Louise, Française de 25 ans, est la première salariée du bar suisse le Constellation à avoir été auditionnée. Elle est la seule de ses collègues à être sortie indemne de l’incendie meurtrier dans la nuit du Nouvel An. Elle est aujourd’hui traumatisée.
« Depuis les évènements, je dors très difficilement. Je vois tout le temps le visage des morts, des gens que j’ai servis, que j’ai reconnus dehors, brûlés. L’odeur me reste dans le nez. » a-t-elle déclaré à la police le 8 janvier dernier.
Elle explique avoir « zéro relation » avec le couple Moretti, gérants de l’établissement, mais seulement une entente « professionnelle ». Elle a commencé à travailler le 11 décembre au bar Le Constellation.
« J’ai dû travailler quatre à cinq fois avec Jessica [Moretti, NDLR]. Quant à Jacques Moretti, je ne l’ai vu qu’à une seule reprise. » Elle dit de ses patrons: « ils nous faisaient quand même confiance, même s’il y avait des caméras partout. »
« Cyane n’aimait pas qu’on la dise responsable »
Pour cette soirée du Nouvel An, ils étaient cinq salariés à servir. Louise était positionnée en bas avec Ambre. Le bar du rez-de-chaussé était tenu par Gaëtan et Mathieu. Il y avait enfin Cyane Panine, positionnée en haut « qui devait rester à la porte et filtrer l’entrée aux personnes ».
« Cyane n’aimait pas qu’on la dise responsable, mais c’était un peu la référente car elle travaillait avec eux depuis 4 ans », explique-t-elle. Jessica Moretti était là « pour travailler et faire la gestion de la soirée, prendre les réservations ».
Il faut ajouter Stefan l’agent de sécurité, Mattéo le DJ et enfin Jean-Marc, celui que Jacques Moretti considère comme son fils adoptif et qui selon Louise aidait au filtrage.
Ambre, Gaëtan et Mathieu sont sérieusement blessés. Mattéo, Cyane et Stefan sont morts. Le début de la soirée est calme raconte-t-elle. « Il n’y avait pas beaucoup de monde ». Certains clients avaient réservé à l’avance, d’autres pas. Tous se voyaient remettre « des bracelets rouges » une fois leur identité contrôlée, selon la serveuse.
Le bar est ouvert depuis l’après-midi, mais la soirée débute vraiment à 21h30. « Seulement, à cette heure, il manquait Jessica et Cyane, Jusqu’à leur arrivée, on était un peu saoulé parce que les clients venaient nous voir et qu’on ne savait pas vraiment quoi leur répondre », se souvient Louise.
Elle contacte alors Jessica « et quelques minutes plus tard, elle était présente » aux alentours de 22 heures. Minuit et la bonne année passent, Louise continue de dire « qu’il n’y a pas grand monde ».
« Tout le monde est déguisé »
Puis vient l’instant fatidique, l’envoi des bouteilles qui ont causé l’incendie. Elles étaient destinées à des jeunes gens installés dans un carré à droite en descendant de l’escalier.
« C’était le groupe qui avait réservé le plus de bouteilles », raconte Louise. Sans doute pour attendre d’avoir plus de spectateurs, le groupe avait demandé au serveur d’attendre avant de les apporter. Et vers 1h10, « un des garçons m’a interpellée et m’a dit: ‘c’est l’heure, on envoie tout' ».
Alors les salariés se mettent en place, selon un show bien défini. « Jessica m’a envoyé chercher des déguisements au bureau pour préparer l’envoi des bouteilles ». « On avait décidé d’envoyer toutes les bouteilles en même temps, soit une douzaine de bouteilles ».
Ils enfilent les déguisements, des masques essentiellement, allument toutes les bougies « en même temps », lancent une musique demandée par les clients et font le tour du bar pour finir à la table des clients. « Je pense qu’on était sept ou huit dans cette colonne de bouteilles. » Dans cette colonne, il y a même “au moins deux clients” qui les aident.
Cyane est devant. Elle « s’était préalablement installée sur les épaules de Mathieu, comme elle l’avait déjà fait par le passé, notamment une semaine avant », dit Louise. C’est en arrivant à la table que tout se joue, « tout le monde est déguisé. Cyane a un casque sur la tête, Mathieu a un masque aussi. Peut-être que leur champ de vision… À ce moment-là, je ne sais pas que le feu a pris. Je l’ai vu par après sur des vidéos ».
Le casque que porte Cyane sur des photos témoin l’a-t-elle empêché de voir que les bougies des bouteilles incendiées les mousses antiphoniques du plafond?
« Avec la musique, les gens ne criaient pas ‘au feu' »
En tout cas pour Louise, le temps perdu à comprendre que le feu se propageait a été déterminant. « Sur ces vidéos, on voit clairement que le feu a pris dès notre départ avec les bouteilles. On a perdu entre 30 et 35 secondes. Avec la musique, les gens ne criaient pas ‘au feu’. On avait le dos tourné et on ne voyait pas le feu. On continue ».
Quand Louise voit un mouvement de foule et prend conscience de l’incendie, il est trop tard: « je me suis demandé si j’avais le temps de passer derrière le bar pour prendre un seau d’eau, mais c’était trop tard, tout avait déjà pris ».
Elle a juste le temps de crier « sortez-tous, ça va exploser » et elle part. Louise a beaucoup de chance, elle réussira à sortir tant bien que mal par la porte principale dans les premières avant « l’embrasement généralisé » du bar.
Dehors, c’est le chaos. « J’ai eu l’impression que les pompiers ont mis énormément de temps à venir ». Elle court au bar en face, le 1900 qui a accueilli beaucoup de victimes ce soir là: « Il y avait des gens brûlés partout, et l’odeur… C’était l’horreur. Au 1900, y a des miroirs partout et les gens voyaient leur reflet ».
« J’essaie d’aider les autres, d’aider certains. On me donne des bassines d’eau, des extincteurs, Tout le monde crie. On fait n’importe quoi », se rappelle Louise, puis elle a croisé un ami blessé et l’a emmené aux urgences de Sion.
Louise est encore très affectée lors de cette audition, sept jours après les faits, au point que les policiers précisent dans une note: « la personne entendue est clairement émue par son récit et fait des pauses régulières, en pleurs ».
« Triste, peinée, choquée »
Aux questions sur les mesures de sécurité, Louise répond brièvement aux enquêteurs. Avait-elle des instructions en cas d’incendie ? Elle hoche la tête pour dire non. Y avait-il des extincteurs dans le bar? « Il me semble qu’il y a un extincteur dans le bar du haut. En bas, je ne sais pas ». Les issues de secours? Louise confond la porte de service avec une issue de secours.
Avait-elle des prescriptions quant à l’utilisation des bougies scintillantes? « On ne m’a jamais rien dit à ce sujet ». Avait-elle déjà vu des salariés monter sur les épaules d’un autre pour amener des bouteilles avec des bougies? Elle l’avait vu deux fois en moins d’un mois de travail.
Les enquêteurs lui demandent enfin si elle a vu Jessica partir avec la caisse de la soirée à la main, comme l’ont affirmé certains médias italiens: « je n’ai pas vu de caisse. Je l’ai juste vue partir précipitamment ».
Elle finit par conclure: « je suis triste, peinée, choquée. Je me demande comment ça a pu prendre, et j’insiste sur cela, très vite, beaucoup trop vite. Le feu a pris trop vite ».
Article original publié sur BFMTV.com












