- Le locataire de la Maison Blanche a écarté lundi toute nécessité de mieux contrôler l’IA, dans une série de messages très virulents contre les récentes alertes sur sa dangerosité.
- Derrière ce ton offensif contre toute régulation, son administration pratique pourtant une forme d’interventionnisme, explique à TF1info Sacha Alanoca, chercheuse à Stanford.
- Comment comprendre alors la stratégie de Donald Trump ? L’experte livre ses analyses.
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L’intelligence artificielle, cette technologie qui bouleverse nos vies
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Il n’a pas hésité à prendre à rebours la succession d’alertes venues de dirigeants de la tech et d’ex-employés d’entreprises ces derniers jours. Dans une série de messages publiés lundi sur son réseau SocialTruth, le président américain Donald Trump a qualifié de « canular »
les craintes de voir un jour l’intelligence artificielle « détruire le monde »
(nouvelle fenêtre). Fustigeant une « conspiration malsaine »
qui profiterait à la Chine, il a refusé toute régulation du secteur, par crainte de « tuer la poule aux œufs d’or »
.
Si les mises en garde venues d’entrepreneurs du secteur (nouvelle fenêtre) sont à analyser avec « précaution »
, le discours de Donald Trump n’est « pas responsable »
, analyse pour TF1info Sacha Alanoca, chercheuse en gouvernance de l’IA à l’université californienne de Stanford. Derrière le refus de toute régulation de ces technologies, la Maison Blanche cherche en réalité à protéger sa stratégie très interventionniste dans le secteur, analyse la cofondatrice du groupe « Stanford critical IA », qui défend un discours alternatif sur l’usage de ces outils, en vue de mieux préserver la démocratie, l’environnement et la lutte contre les discriminations.
Comment expliquer que Donald Trump s’oppose avec autant de virulence à une régulation de l’IA ?
Il faut vraiment démystifier tous ces narratifs : il se dit anti-régulation, mais au sens traditionnel du terme, tel qu’on la conçoit en Europe. Car en réalité, on n’a jamais vu un État aussi interventionniste que Washington dans les activités de ses propres entreprises du domaine de l’IA (nouvelle fenêtre). On pourrait croire que Donald Trump cherche à promouvoir une idéologie néolibérale, avec un laisser-faire absolu, mais ce n’est pas le cas.
La stratégie qui se met en place est à la fois interventionniste et protectionniste. Son administration a par exemple cherché à peser sur les composants des systèmes d’IA (nouvelle fenêtre), en contrôlant quel modèle de semi-conducteurs les entreprises américaines, dont Nvidia, pouvaient vendre à d’autres pays, comme la Chine. La Maison Blanche a aussi voulu interdire à certaines sociétés d’opérer, en plaçant Anthropic sur liste noire (nouvelle fenêtre). Il y a aussi des conflits d’intérêt, le gouvernement a des parts dans certains groupes, comme le fabricant de puces Intel… Autant d’exemples d’interventionnisme qu’on n’avait jamais vus aux États-Unis. L’État s’immisce dans le secteur, mais sans mettre en place de garde-fous éthiques, sociétaux ou contre les cyberattaques.
Sa stratégie s’inscrit aussi dans une dérive autoritaire. (…) On assiste à un tournant très réactionnaire et technofasciste, qui peut aller très vite
Sa stratégie s’inscrit aussi dans une dérive autoritaire. (…) On assiste à un tournant très réactionnaire et technofasciste, qui peut aller très vite
Sacha Alanoca, chercheuse en gouvernance de l’IA à Stanford
Pourquoi l’administration va-t-elle jusqu’à faire fi de tous les risques que représente l’IA, y compris pour la cybersécurité ?
Je pense que Donald Trump ne saisit pas tout à fait ces risques : il y a un manque de conseillers politiques et technologiques sans conflits d’intérêts et avisés sur ces sujets autour de lui. Alors qu’il commence à vraiment se tirer une balle dans le pied… Les anxiétés liées à l’IA s’imposent comme le cinquième grand sujet des midterms à venir (nouvelle fenêtre) et au sein du secteur, sa position inquiète des experts technologiques en IA, mais aussi des acteurs financiers.
Il y a également des conflits d’intérêts financiers pour lui. Il veut que ces entreprises aillent bien, même s’il y a des dommages collatéraux par la suite. Mais à mon sens, sa position n’est pas responsable : il existe des garde-fous raisonnables qu’on peut mettre en place sans endommager l’économie américaine ou mondiale. Mais sa stratégie s’inscrit aussi dans une dérive autoritaire (nouvelle fenêtre). Il cherche à garder une mainmise sur les entreprises américaines, il veut que ces technologies soient sous son contrôle. On assiste à un tournant très réactionnaire et technofasciste, qui peut aller très vite.
Ne faut-il pas y voir aussi un enjeu géopolitique, quand il affirme qu’une telle régulation porterait préjudice à Washington face à la Chine ?
Oui, c’est son cheval de bataille (nouvelle fenêtre), mais c’est un message très populiste. C’est un positionnement d’apparence, car cet argument n’est pas vraiment fondé. Dans un travail de recherche (nouvelle fenêtre) publié l’an passé, j’ai pu découvrir que la Chine régule déjà l’IA de son côté. Ce n’est pas tout à fait uniforme, il peut y avoir aussi des discrétions et un traitement de favoritisme avec certaines de leurs entreprises locales. Cela s’explique par un régime qui essaie de prévenir toute propagande anti-État, et a ainsi développé des régulations assez robustes.
Le discours de Donald Trump peut-il malgré tout trouver des échos auprès de certains dirigeants de la tech ?
Effectivement. Le plus surprenant pour moi, c’est que Jensen Huang, le patron de l’entreprise Nvidia, ait participé directement à une conférence de presse de Donald Trump ces derniers jours. Il y a soutenu son discours sur une prétendue conspiration
contre l’IA.
Jensen Huang est pourtant quelqu’un qui comprend les subtilités de ces technologies… Mais tout comme Mark Zuckerberg, par exemple, le patron de Meta (nouvelle fenêtre), il appartient à un courant parmi les dirigeants de la tech qui ne croient pas autant au développement d’une IA super intelligente à l’avenir, et à ses risques existentiels. Ces entrepreneurs vont avoir tendance à minimiser les risques à la fois sur le court et long terme.
Face à ce pilier, un deuxième mouvement long-termiste s’est formé, incarné notamment par Dario Amodei et Sam Altman, à la tête respectivement d’Anthropic et OpenAI. Pour eux, une IA super intelligente va bien dépasser l’humain à un moment donné, ce qui représente des risques existentiels et catastrophiques contre lesquels il faudrait des garde-fous. Un point de vue à prendre avec précaution, en raison de conflits d’intérêts : ils essaient de tout faire pour prévenir ces risques d’arriver… tout en cherchant à être les plus compétitifs possible dans cette course. Ce discours est nourri par des laboratoires en IA qui veulent alimenter cette fascination pour ces modèles, surtout quelques mois avant l’entrée en bourse d’Anthropic et d’OpenAI.
Bref, dans ce contexte, la participation de Jensen Huang à la conférence de Donald Trump est très significative et symbolique. D’autant que Nvidia est en train de racheter Hugging Face, la plateforme récemment hackée par des modèles d’Open AI (nouvelle fenêtre)…
Tant que Donald Trump sera au pouvoir, il sera difficile d’investir significativement dans les plateformes de coopération internationale
Tant que Donald Trump sera au pouvoir, il sera difficile d’investir significativement dans les plateformes de coopération internationale
chercheuse en gouvernance de l’IA à Stanford
La position obtuse de Donald Trump sur le sujet peut-elle empêcher toute régulation de l’IA, à la fois aux États-Unis et dans le monde ?
À l’échelle du pays, le pari n’est plus désormais de passer par une législation au niveau national, mais par des législations par État. Par exemple, le California Frontier AI Act impose aux entreprises de reporter aux autorités des incidents liés à l’IA. Mais plusieurs règles demeurent volontaires, et les évaluations ne doivent pas forcément être faites par des parties tierces indépendantes. Il peut malgré tout y avoir encore de l’espoir : cet échelon de législation au niveau des États s’est beaucoup développé ces deux dernières années, et c’est vraiment là-dessus que l’on mise nos efforts en ce moment.
Au niveau international en revanche, tant que Donald Trump sera au pouvoir, il sera difficile d’investir significativement dans les plateformes de coopération internationale. Les Nations unies ont mis en place un panel scientifique qui peut faciliter cette coopération dans le bon sens, mais sans pouvoir législatif. En parallèle, beaucoup d’acteurs commencent à inclure et échanger davantage avec la Chine, considérant que les États-Unis ne sont plus aussi fiables et crédibles qu’auparavant et qu’il faut forger de nouvelles alliances.

