dimanche, juillet 19

L’UE investit 115 millions d’euros, dans le cadre de AGILE, dans l’IA, les drones, la robotique, le quantique et la cybersécurité. La science en Europe est de niveau mondial. Le problème, c’est le déploiement : l’Europe n’arrive pas à militariser rapidement ses percées.

C’est le constat sans détour d’une nouvelle étude du BCG réalisée avec le général Lavigne, ancien commandant suprême allié Transformation de l’OTAN. Le débat ne porte plus sur l’innovation, mais sur le déploiement.

« Les Européens produisent de loin les publications et la recherche fondamentale les plus avancées, mais les États-Unis, pour ces mêmes technologies, sont beaucoup plus en pointe en matière de brevets et, de toute évidence, aussi de déploiement », explique Nikolaus Lang, associé senior au Boston Consulting Group et directeur mondial du BCG Institute. « L’Europe en est encore au stade de l’exploration, tandis que les États-Unis sont déjà dans l’exploitation. »

Le paradoxe de la recherche

Dans tous les domaines – technologies militaires, IA, quantique, drones et télécommunications –, les scientifiques européens produisent la recherche fondamentale la plus avancée au monde. Sur le papier, cela devrait constituer un atout stratégique. En pratique, cet avantage est dilapidé.

Le fossé en matière de financement est difficile à ignorer. Au cours de la dernière décennie, les États-Unis ont investi 70 milliards de dollars de capital-risque dans les technologies de défense. L’Europe y a consacré 7 milliards d’euros, soit près de dix fois moins. Les brevets américains dans ces mêmes technologies dépassent largement les brevets européens. Et, en matière de déploiement, l’écart est encore plus grand.

L’Europe excelle dans les laboratoires, mais elle est lente sur le champ de bataille. Les États-Unis transforment les idées européennes en armements pendant que l’Europe reste à la traîne.

Drones : l’illustration la plus frappante

Cet écart est encore plus visible, voire dangereux, dans la guerre par drones. Avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, aucune armée européenne ne disposait de plus de 2 000 drones. Les deux camps en consomment désormais entre six et sept millions par an. Ce choc quantitatif à lui seul a mis en lumière les limites des achats militaires européens.

Le défi qualitatif est tout aussi sérieux. « Les drones évoluent technologiquement tous les trois à six mois », explique Lang. « Il est donc compliqué d’acheter des millions de drones qui seront obsolètes d’ici douze mois. »

Le système d’acquisition européen, conçu pour des chars et des missiles sur des cycles pluriannuels, n’arrive pas à suivre. Cette vulnérabilité a des causes plus profondes : les technologies clés des drones reposent sur des chaînes d’approvisionnement chinoises, et non européennes.

Le contraste avec le rythme de l’innovation en Ukraine est saisissant. « L’Ukraine innove à la vitesse de la guerre, et l’Europe reste à la vitesse de paix », résume Lang.

La machine de déploiement qui manque à l’Europe

Les États-Unis ont de la bureaucratie, mais aussi des soupapes. Des unités d’achat dédiées passent de la présentation de projet à la signature du contrat en 60 à 90 jours, et les technologies arrivent sur le terrain en moins de deux ans. L’Europe ne dispose de rien de comparable à grande échelle.

AGILE, lancé en mars et doté de 115 millions d’euros, vise à combler le fossé structurel, pas le retard scientifique. Le fonds cible les start-up et les PME actives dans l’IA, les drones, la robotique, le quantique et la cybersécurité. Il vient s’ajouter à l’EDIRPA, l’initiative européenne d’achats conjoints, et à l’ASAP, qui soutient la production de munitions avec déjà 31 projets en cours.

Lang salue ces initiatives. Mais il ne se fait pas d’illusions sur ce qu’elles représentent. « Si vous voulez faire bouger un pétrolier, vous devez mettre à l’eau quelques vedettes rapides », illustre-t-il. « Et je pense que ce sont ces vedettes qui permettent à certaines initiatives de se développer. »

Le pétrolier, lui, ne se déplace toujours pas assez vite. « Aujourd’hui encore, 80 % des achats militaires européens se font au niveau national, et 90 % de la R&D se décide au niveau national », note Lang. « Il nous faut beaucoup plus d’initiatives de ce type pour surmonter la fragmentation que nous constatons en Europe en matière de défense. »

Un chantier sur dix ans

Des signes de mouvement apparaissent. Les grands groupes de défense montent en puissance. Les ministères se mobilisent. La science est là. Mais bâtir une base technologique de défense véritablement souveraine en Europe est un défi générationnel.

« C’est un parcours de cinq à dix ans », explique-t-il. « Beaucoup des grands acteurs européens se sont emparés de ce défi dans tous les pays, mais à mes yeux, il s’agit d’un projet qui durera probablement cinq ans, mais plus vraisemblablement dix. »

Le maillon manquant, selon lui, c’est le capital. L’Europe a les start-up, les talents, la recherche. Ce qui lui fait défaut, c’est le circuit de financement capable de transformer ces percées en atouts sur le champ de bataille.

« Nous devons mobiliser davantage de capitaux pour soutenir les start-up basées en Europe, qui mènent une excellente recherche fondamentale, mais qui ont besoin d’appui pour passer de l’exploration à l’exploitation. »

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