« Vous vous rendez compte ? J’avais presque une tonne de vêtements usagés qu’Emmaüs m’avait livrée ici. » Dans son atelier parisien, il ne reste presque plus rien de cette montagne de textiles. Quelques amas de tissus, des piles de vêtements et plusieurs œuvres en cours témoignent encore de cette matière première. C’est ici qu’Emmanuel Aggrey Tieku, 31 ans, prépare sa prochaine exposition, dans une galerie de la capitale.
Artiste et ingénieur civil ghanéen, installé entre Accra et Paris, il travaille sur un projet de vie baptisé How to Heal a Broken World (« Comment réparer un monde brisé »), un travail au long cours conçu pour s’étendre sur quarante-cinq ans, voire au-delà. « J’utilise le textile comme médium pour critiquer les structures et les systèmes sociaux qui organisent le monde, mais aussi pour trouver un point de départ au processus de guérison », explique-t-il.
Emmanuel Aggrey Tieku dans son studio à Accra. Il réalise également des tableaux de ces « obroni w’awu » (« les vêtements des Blancs morts »), nom donnés aux vêtements de seconde main au Ghana.
L’une des déclinaisons les plus ambitieuses de ce projet s’appelle Baleboards, une contraction de bale, le terme utilisé pour les ballots de vêtements, et de billboards, mot anglais signifiant panneaux publicitaires. Son principe : transformer des montagnes de vêtements usagés en installations monumentales déployées sur des panneaux publicitaires.
Afficher la matière brute devient le message
À travers ces panneaux, les marques vendent leurs produits, imposent une vision du monde et poussent le consommateur à acheter ce qui lui est présenté. « Pour moi, les panneaux publicitaires reflètent un monde où nous consommons, non pas parce que nous le voulons, mais parce que nous n’avons souvent pas d’autre choix, explique Emmanuel Aggrey Tieku. Alors je me suis demandé : pourquoi ne pas inverser cette logique ? Pourquoi ne pas utiliser ces espaces où l’on vend des produits, des rêves et des aspirations pour y installer simplement la matière brute, sans filtre, sans slogan ? Déposer le textile tel quel sur le panneau, afin que le matériau lui-même devienne le message. Pour moi, c’était un support d’une puissance extraordinaire. »
Le message prend tout son sens au Ghana, où chaque semaine, plus de 15 millions de vêtements de seconde main sont importés, principalement en provenance d’Europe, d’Amérique du Nord et d’Asie. « En tant qu’artiste, je ne parle pas depuis un endroit éloigné de la réalité. Je vis cette réalité. Et l’histoire que je raconte vient d’un lieu réel. »
Au fond à gauche de la photo l’artiste ghanéen Emmanuel Aggrey Tieku à coté de l’une de ses œuvres au milieu d’une décharge, où des tonnes de vêtements sont enfouies.
Une partie de ces vêtements est revendue sur le gigantesque marché de Kantamanto, à Accra. Mais l’envers du décor est beaucoup moins connu : près de 40% des vêtements importés sont invendables et deviennent rapidement des déchets. « La manière dont le pays tente de gérer ce « cadeau » devenu fardeau, consiste à l’enfouir dans des décharges qui se remplissent très rapidement, formant des montagnes de déchets. »
Le reste finit souvent dans l’océan : « Au lieu que le sable rencontre la mer, ce sont les textiles qui rencontrent la mer, tant les plages sont recouvertes de vêtements », décrit l’artiste. Un véritable désastre écologique où les fibres synthétiques contaminent les eaux et les écosystèmes.
Ce n’est plus le sable qui rejoint la mer, mais des vêtements qui recouvrent les plages dont les textiles synthétiques libèrent des centaines de milliers de microfibre dans les océans, un désastre écologique.
Pour Emmanuel Aggrey Tieku, le rôle de l’artiste au XXIe siècle a changé. Il ne vit plus à l’écart de la société : il participe à sa construction et à celle qu’il souhaite voir émerger pour les générations futures. C’est pourquoi il tenait à ce que Baleboards prenne naissance à Accra. Première étape d’un projet itinérant, l’installation s’attaque au phénomène des obroni w’awu (« les vêtements des Blancs morts »), nom donné au Ghana aux vêtements de seconde main importés. « Je pense que les panneaux publicitaires m’ont donné cet espace pour raconter cette histoire d’une manière monumentale, vraiment à grande échelle, afin que le monde comprenne l’intensité du problème », ajoute Emmanuel Aggrey.
Pour donner corps à cette vision, Emmanuel Aggrey Tieku ne travaille pas seul. Un grand espace a été mis à sa disposition et une équipe de couturières a été recrutée pour réaliser son œuvre. Baleboards est devenu réalité en avril dernier. Sur un immense panneau publicitaire situé au-dessus d’une route très fréquentée du centre d’Accra, il a suspendu une immense cascade de chemises et de tee-shirts usagés. Assemblés les uns aux autres comme un gigantesque patchwork aux couleurs délavées, les vêtements semblent déborder du panneau.
Baleboards est le nom donné à ces installations. Il s’agit d’une contraction de bale (« ballot de vêtements ») et de billboard (« panneau publicitaire » en anglais).
La circulation ralentit. Les passants s’arrêtent. « Mais qu’est-ce que c’est ? » C’est précisément cette réaction que recherchait l’artiste : susciter l’interrogation, engager le dialogue et pousser chacun à regarder autrement ces vêtements. Selon Emmanuel Aggrey Tieku, l’installation a rapidement fait parler d’elle. Et, plusieurs mois après son inauguration, elle continue d’alimenter les discussions.
À mesure que le projet prend de l’ampleur, Emmanuel Aggrey Tieku est désormais soutenu par plusieurs partenaires artistiques et mécènes envers lesquels il est reconnaissant. En Allemagne, plusieurs institutions l’accompagnent, au premier rang desquelles figure la galerie Tschudi. À Paris, son principal partenaire est Ellipse Art Projects, un fonds de dotation dédié aux scènes artistiques émergentes du continent africain, « qui a vraiment joué un rôle très important dans l’évolution de ma pratique artistique, mais aussi pour faire venir mon travail en France. » En 2025, il a remporté le Prix Ellipse d’art contemporain.
Baleboards : l’ambition d’un projet itinérant
Après Accra, Baleboards est appelé à traverser plusieurs pays d’Afrique et d’Europe. Emmanuel Aggrey Tieku prépare désormais la prochaine étape : une installation monumentale au cœur de Paris. Il imagine cette œuvre « près d’un tramway, à proximité d’un quartier d’affaires, dans un lieu très fréquenté », afin que son message touche le plus grand nombre.
À chaque étape, l’œuvre s’enrichit de nouveaux textiles et change d’échelle. La seule dimension de l’installation permet déjà de raconter une partie de ce à quoi le pays, ou plus largement l’Afrique, est confronté : « Les vêtements qui arrivent au Ghana n’appartiennent pas aux Ghanéens. Ils appartiennent à des Européens, à des Américains et à des personnes du monde entier. Le fait qu’ils arrivent sur nos côtes, puis que je les reprenne pour les ramener ici, […] c’est presque comme une migration vers l’Afrique, avant de revenir en Europe en tant qu’étrangers. »











