Au moins 175 personnes tuées, dont une majorité de fillettes âgées de 7 à 12 ans, selon les autorités iraniennes : c’est le bilan encore provisoire d’une frappe sur une école de filles à Minab, dans le sud de l’Iran, le 28 février.
L’établissement se situait à côté de bâtiments occupés par les Gardiens de la révolution, l’organisation armée chargée de la défense du régime iranien. L’école a été touchée alors que cette base était frappée par plusieurs missiles, dont au moins un missile Tomahawk américain, identifié par le site d’enquête en sources ouvertes Bellingcat, dans un article publié le 8 mars. D’autres enquêtes de médias anglo-saxons, comme le New York Times (ici et là) et NBC News pointent également la responsabilité probable d’un missile américain dans cette frappe.
Des ONG de défense des droits humains, mais aussi des parlementaires américains, ont appelé à une enquête indépendante pour en déterminer les circonstances.
Si le secrétaire américain à la Défense Pete Hegseth a annoncé, le 5 mars, que son administration allait “jeter un œil” à cet incident, le président Donald Trump a nié de son côté toute responsabilité des États-Unis. Interrogé le 7 mars, lors d’un voyage en avion, puis le 10 mars, à l’occasion d’une conférence de presse en Floride, il a affirmé que le bombardement de l’école avait été mené par l’Iran, ou par “quelqu’un d’autre”. Des affirmations largement reprises sur les réseaux sociaux par des comptes soutenant le président américain, sur lesquelles notre rédaction fait le point.
Un missile iranien responsable de la frappe ?
“Les preuves sont claires, ce n’est pas un Tomahawk”, affirme le podcasteur Matt Tardio, vétéran de l’armée américaine, le 9 mars, sur X. Dans son “analyse” des images de la frappe contre l’école de Minab, il pointe le coupable supposé : un “KH-55 iranien”, un type de missile de croisière basé sur un modèle russe.
Pour affirmer cela, il se base sur une vidéo, initialement publiée par l’agence de presse iranienne Mehr News.
Cette vidéo, diffusée le 8 mars 2026 par l’agence de presse iranienne Mehr News, montre un missile tombé à Minab, à proximité de l’école bombardée le 28 février. Le missile qu’on y voit a été identifié comme un Tomahawk américain par plusieurs médias, mais des internautes y voient plutôt un missile iranien.
Cette vidéo a également été analysée par Trevor Ball, un ancien technicien de l’armée américaine chargé de la neutralisation des explosifs et des munitions, qui travaille aujourd’hui pour Bellingcat. Co-auteur de l’article sur la frappe de Minab publié par ce média le 8 mars, son analyse est bien différente.
“Tout d’abord, ce missile n’est pas celui qui a touché l’école. Il est tombé juste à côté, comme le montre la géolocalisation des images. Sur la vidéo, on voit de la fumée monter de la zone autour de l’école, ce qui indique que celle-ci avait sûrement déjà été frappée à ce moment-là.
Ensuite, le missile qu’on voit sur ces images est bien un Tomahawk. C’est un long objet oblong, avec des ailes visibles au milieu et des petits ailerons au bout. L’Iran a bien sûr des missiles de croisière similaires, mais les dérivés du KH-55 utilisés dans le pays ont tous un moteur externe à l’arrière, qu’on n’observe pas sur ces images. Le moteur du Tomahawk, lui, est interne.”
Le régime iranien a également publié des images de fragments de munitions, qu’il prétend avoir retrouvé sur le site de l’école de Minab. Ceux-ci proviennent d’un missile américain, et sont compatibles avec un Tomahawk.
Trevor Ball tient cependant à nuancer :
“Il est impossible de dire d’où proviennent ces fragments, même si les autorités affirment qu’ils ont été collectés sur le site de l’école. L’Iran a abattu d’autres missiles Tomahawk à d’autres endroits du territoire, il est possible qu’ils aient amené des morceaux de ces missiles sur place.”
Un missile américain Tomahawk, mais tiré par l’Iran ?
Une autre thèse, avancée par Donald Trump lui-même, serait que le missile ayant touché l’école Minab pourrait être un Tomahawk fabriqué aux États-Unis, qui n’aurait pas été tiré par l’armée américaine. Dans sa conférence de presse du 10 mars en Floride, il avance ainsi : “Le Tomahawk […] est utilisé par et vendu à d’autres pays. Que ce soit l’Iran, qui a aussi des Tomahawk […], ou quelqu’un d’autre [qui ait bombardé l’école, NDLR]… C’est en cours d’investigation.”
Comme relevé par le journaliste américain à l’origine de la question, cette affirmation est incohérente. Seuls certains proches alliés des États-Unis, comme le Royaume-Uni, l’Australie ou les Pays-Bas, disposent de missiles Tomahawk. Aucun d’entre eux n’est actif dans la campagne militaire en cours sur le territoire iranien. Ni Israël, qui y participe, ni l’Iran, n’en disposent.
La République islamique fait par ailleurs l’objet de sévères sanctions américaines depuis la Révolution islamique de 1979. Un embargo des Nations unies sur l’exportation d’armes a par ailleurs été rétabli en septembre 2025, à la demande de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni, après l’échec des négociations sur le nucléaire iranien. Il est donc improbable que des missiles Tomahawk américains aient pu lui être vendus.
Des images fabriquées par IA ?
Enfin, certains internautes conservateurs américains mettent en doute la véracité des images montrant l’attaque de la zone autour de l’école de Minab le 28 février. Certains affirment ainsi qu’elles auraient pu avoir été créées par intelligence artificielle.
Si distinguer des images authentiques de celles produites par des intelligences artificielles comme Gemini de Google ou Sora d’Open AI devient de plus en plus difficile, un travail de vérification permet toutefois souvent de faire le tri. C’est ce qu’a fait Trevor Ball dans le cadre de son enquête pour Bellingcat :
“L’une des premières choses que l’on fait, c’est lancer une recherche d’images inversée sur les moteurs de recherche. Cela permet de s’assurer que la vidéo n’a pas déjà circulé, en lien avec un autre conflit par exemple.
Ensuite, on la géolocalise, ce qui permet de vérifier si elle montre bien ce qu’elle prétend montrer. Dans ce cas précis, ceux qui faisaient circuler cette vidéo du missile Tomahawk prétendaient qu’elle montrait la frappe sur l’école. On a pu confirmer que c’était bien la même zone, mais que ça ne pouvait pas être ce missile qui avait touché l’école, car elle se trouve trop loin.
Enfin, image après image, on cherche toute trace d’une manipulation par IA. À ce moment-là, on sait que la vidéo montre un lieu et un événement réel, mais est-ce qu’un détail n’a pas été transformé ? On n’a rien trouvé pour cette vidéo.”
Au-delà de cette vidéo cruciale, rien n’indique que les autres images utilisées par les médias anglo-saxons dans leurs enquêtes sur la frappe de Minab aient été créées par intelligence artificielle.
Face aux frappes en Iran, des agents conversationnels en roue libre
L’intelligence artificielle a cependant joué un autre rôle dans la controverse sur la frappe de Minab : dans les jours ayant suivi la diffusion des images de la frappe, des agents conversationnels comme Grok, sur X, ont participé à la diffusion d’intox contredisant les enquêtes de presse.
Grok a ainsi d’abord affirmé que le missile visible dans la vidéo diffusée par Mehr News ne correspondait “pas à un Tomahawk”, avant d’indiquer une heure plus tard qu’il s’agissait bien d’un projectile de ce type. Interrogé sur ces différences entre ses deux réponses, Grok a ensuite nié s’être contredit.
Ce n’est pas la première fois que Grok participe à la diffusion d’informations contradictoires, voire de désinformation. En novembre 2025, il avait par exemple diffusé des intox sur les attentats du Bataclan, survenus en 2015 à Paris. Le chatbot de X semble également souffrir d’un biais en faveur des positions du propriétaire de la plateforme, Elon Musk, un temps très proche de Donald Trump.
Pour Trevor Ball, les erreurs de Grok en ce qui concerne le missile tombé sur Minab s’expliquent surtout par une incapacité technique :
“Certains essayent d’utiliser l’IA pour mesurer le missile, mais elle est vraiment catastrophique pour ce genre de choses. Il y a aussi ce phénomène, où des gens vont continuer à poser des questions au chatbot jusqu’à ce qu’ils aient la réponse qui leur convient. En fait, ils accordent beaucoup d’importance à ce que l’IA raconte sur le sujet, mais franchement, ils ne devraient pas.”











