La forêt française est à la fois victime du changement climatique et l’un des principaux moyens d’en limiter les effets. En poussant, les arbres absorbent du dioxyde de carbone (CO₂) présent dans l’atmosphère et le stockent dans leur bois, leurs racines et les sols forestiers. Ce mécanisme fait des forêts le principal puits de carbone terrestre du pays, indispensable à l’objectif de neutralité carbone fixé pour 2050. Sans cette capacité de stockage, les émissions résiduelles de secteurs difficiles à décarboner comme l’agriculture, l’industrie, l’aviation ou le transport maritime ne pourront pas être compensées. Cette fonction s’affaiblit cependant rapidement.
Selon les derniers inventaires nationaux, les forêts françaises absorbent désormais environ 50 millions de tonnes équivalent CO₂ par an, soit près de 10 % des émissions nationales. Au début des années 2010, elles en captaient près du double. Les sécheresses répétées ralentissent la croissance des arbres, les vagues de chaleur augmentent leur mortalité, les incendies se multiplient et les peuplements sont davantage exposés aux maladies et aux insectes ravageurs. À ces effets du réchauffement climatique s’ajoute un autre facteur, plus directement lié aux choix humains : l’intensification des prélèvements de bois.
Augmenter les coupes
L’ONG s’intéresse au projet de troisième Stratégie nationale bas carbone (SNBC 3), actuellement soumis à consultation publique. Ce document constitue la feuille de route de la France pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Or, selon cette stratégie, la récolte annuelle de bois passerait d’environ 53 millions de mètres cubes aujourd’hui à 60 millions de mètres cubes en 2030.
Pour le gouvernement, cette hausse répond à plusieurs objectifs : le bois est appelé à remplacer une partie des matériaux fortement émetteurs de gaz à effet de serre, comme le béton ou l’acier, à alimenter les réseaux de chaleur, à produire davantage de granulés de chauffage, voire des carburants destinés à l’aviation.
La forêt est ainsi appelée à jouer un rôle croissant dans la décarbonation de l’économie française, ce que conteste l’ONG Canopée dans ce rapport. Selon ses calculs, l’augmentation prévue des prélèvements entraînerait une dégradation supplémentaire du puits de carbone d’environ 11 millions de tonnes de CO₂ par an dès 2030. À elle seule, cette évolution expliquerait une grande partie de l’écart qui empêcherait la France de respecter ses obligations européennes en matière de stockage du carbone, avec un déficit estimé à 16 millions de tonnes de CO₂ par an.
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Le pari du bois-énergie
Pour l’association, cette hausse des prélèvements s’explique d’abord par la place grandissante accordée au bois dans la transition énergétique. Aujourd’hui, la France est l’un des pays européens qui consacre la plus grande part de sa récolte forestière à des usages énergétiques.
Pourtant, le projet de SNBC prévoit encore d’augmenter les volumes destinés au chauffage, aux réseaux de chaleur ou à la production de carburants de synthèse. Les volumes de ce qu’on appelle le bois-énergie passeraient ainsi de 24 à 26 millions de mètres cubes entre 2023 et 2030. Canopée estime que cette situation résulte d’une multiplication des projets industriels consommateurs de biomasse sans véritable arbitrage national. L’association recense notamment plusieurs projets de centrales biomasse, d’usines de granulés ou de production de carburants aéronautiques qui mobiliseraient déjà près de 70 % des volumes supplémentaires de bois-énergie prévus par la SNBC.
La neutralité carbone du bois remise en question
Autre critique majeure : considérer automatiquement le bois-énergie comme une énergie « neutre en carbone ». Lorsqu’un arbre est brûlé dans une chaufferie ou une centrale biomasse, le dioxyde de carbone qu’il contenait est immédiatement relâché dans l’atmosphère. La comptabilité climatique européenne considère cependant que ces émissions ne sont pas comptabilisées dans le secteur de l’énergie, puisqu’elles sont censées être prises en compte lors de la diminution du stock de carbone de la forêt.
Pour Canopée, ce raisonnement devient problématique lorsque le puits de carbone forestier continue de se dégrader. Le rapport rappelle ainsi qu’à quantité d’énergie produite équivalente, la combustion de biomasse forestière émet à un niveau comparable à celui du charbon et supérieur à celui du gaz naturel. Si ces émissions sont ensuite progressivement réabsorbées par la repousse des arbres, cette compensation peut demander plusieurs décennies, voire davantage selon les peuplements concernés.
Les auteurs évoquent ainsi une « dette carbone » incompatible avec l’urgence climatique : le carbone est libéré immédiatement alors que sa réabsorption intervient bien après l’échéance de 2050, date à laquelle l’Europe s’est engagée à atteindre la neutralité climatique.
Planter davantage ne suffira pas
En regard, le gouvernement met régulièrement en avant son objectif de planter un milliard d’arbres d’ici 2030 afin d’adapter les forêts françaises au changement climatique. Mais là encore, les critiques sont nombreuses. La Cour des comptes, plusieurs chercheurs ainsi que des associations environnementales soulignent que les jeunes plantations mettent plusieurs décennies avant d’offrir les mêmes capacités de stockage qu’une forêt mature. Une coupe suivie d’une plantation ne permet donc pas de compenser rapidement la perte de carbone.
Canopée, mais aussi plusieurs travaux scientifiques estiment désormais que la préservation du puits de carbone doit désormais devenir la priorité de la politique forestière, quitte à réduire certains usages du bois, notamment énergétiques. À défaut, ce puits ne cessera au contraire de se dégrader : si la trajectoire actuelle se poursuit, les forêts auront perdu en 2030 40 % de leur capacité à absorber du carbone par rapport à 2010.
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