Prix Joséphine, Flammes, Foudres… En quelques années, le paysage des récompenses musicales françaises s’est considérablement fragmenté. Ces nouvelles cérémonies, dédiées à des genres ou à des approches spécifiques, répondent à une frustration grandissante: celle de ne pas se sentir représenté par les Victoires de la Musique, dont la 41e édition se tient ce vendredi 13 février à la Seine Musicale.
Les griefs à l’encontre de cette cérémonie musicale ne datent pas d’hier. Depuis leur création en 1985, les Victoires sont régulièrement pointées du doigt pour leur manque de représentativité. En 2009 déjà, Kery James annonçait boycotter l’événement, dénonçant des catégories « fourre-tout un peu indigeste » créées uniquement pour y regrouper les artistes de rap.
Plus récemment, en 2022, c’est le coup de gueule de SCH qui a fait réagir. En venant récupérer son trophée d’album le plus streamé par un artiste masculin (le seul qui ne fasse pas l’objet d’une pré-sélection par l’Académie), le rappeur marseillais a déploré publiquement l’absence d’artistes rap dans les catégories principales, alors que le genre domine sur les plateformes de streaming et remplit les salles de concert.
Et la critique ne se limite pas au rap. L’électro, genre qui rayonne à l’international avec des artistes comme DJ Snake, Justice ou Daft Punk, brille souvent par son absence dans les nominations des Victoires. Le métal, qui continue de remplir le Hellfest chaque été ou les musiques du monde souffrent également du même sort.
Co-fondateur du label InFiné – spécialisé dans la musique électronique – et administrateur de la FÉLIN (Fédération nationale des labels et distributeurs intépendants), Alexandre Cazac, prend pour exemple les cas révélateurs de Gesaffelstein, récemment récompensé d’un Grammy Award pour sa collaboration avec Lady Gaga mais nommé une fois seulement dans sa carrière aux Victoires, et de Rone, DJ signé sur son label jamais nommé aux Victoires mais récompensé d’un César de la meilleure musique originale en 2021.
« La cérémonie de la pop des grosses majors »
Au-delà des absences remarquées, c’est le fonctionnement même de la cérémonie qui suscite l’incompréhension. Les professionnels du secteur s’interrogent sur les critères de sélection, la composition des jurys ou les mécanismes de vote. Dans un récent communiqué publié par France Télévisions, Antoine-Gouiffes-Yan, l’actuel président des Victoires de la Musique et directeur général du label Parlophone France a tenu à rappeler comment se déroulent les votes pour la cérémonie cette année.
Mais malgré cette volonté de transparence, les nominations continuent de surprendre d’édition en édition. De quoi relancer les interrogations sur l’impartialité du vote et l’influence de certains acteurs de l’industrie au sein du jury. Un sujet déjà évoqué par le passé par de nombreuses personnalités de l’industrie musicale comme Grand Corps Malade.
Absent des nominations en 2022 malgré une année très prolifique, l’artiste avait pointé du doigt l’opacité du système de vote des Victoires « à interroger », selon lui, et dénoncé un écart entre les voix attribuées aux majors et aux labels indépendants.
Un constat partagé par Alexandre Cazac, Pour le spécialise qui a commencé sa carrière à la fin des années 1990 chez Warner avant de fonder le label InFiné, le système de vote pour les Victoires de la musique « repose sur le nombre de voix à la part de marché ».
« Chez Warner, dès le début, je votais pour les Victoires de la musique. Maintenant, avec le label InFiné et nos presque 20 ans d’expérience, je ne vote pas », avance-t-il. « Qui est-ce qui a la plus grosse part de marché? Les majors. Donc c’est un peu la cérémonie de la pop des grosses majors et c’est ça le problème fondamental depuis quelques années ».
« Les Flammes ont fait chauffer les fesses des Victoires »
Lassés par ce manque de représentation et de transparence, certains genres musicaux ont donc décidé de faire sécession et de lancer leur propre cérémonie. En 2022, les médias Yard et Booska-P ont annoncé la création des Flammes, première cérémonie française dédiée au rap et à ses courants, organisée en partenariat avec Spotify et retransmis sur YouTube, Twitch, W9 et M6.
Interrogé par l’AFP en amont de la première édition, les organisateurs des Flammes se défendaient alors d’avoir voulu créer une cérémonie « en opposition » aux Victoires mais assuraient que l’événement était bien né des « frustrations de représentativité des autres cérémonies ».
Lancées en 2023, les Flammes se distinguent notamment par leur système de vote, qui donne une grande importance au choix du public. Après une présélection réalisée par une centaine d’experts et médias généralistes et spécialisés, 10 artistes ou projets sont retenus dans chaque catégorie. Ces dix nommés sont ensuite soumis à un double vote – celui du public et celui du jury — chacun comptant pour 50% du résultat afin de désigner le ou la finaliste de chaque catégorie.
Résultat, dès les premières éditions des Flammes, certains artistes rap particulièrement populaires tels que Gazo, Damso, Booba, Tiakola, Aya Nakamura, Hamza, ou encore Ninho, – jusqu’alors jamais récompensés aux Victoires de la Musique – ont enfin été consacrés.
Étonnement, lors de l’édition 2024 des Victoires de la Musique – soit un an après la création des Flammes – le rap francophone rafle enfin une avalanche de prix, avec Aya Nakamura (artiste féminine), Gazo (artiste masculin ex aequo avec Vianney), Yamê (révélation masculine), Shay (création audiovisuelle pour son clip Commando), Damso (concert de l’année pour son QALF Tour)…
Faut-il y voir une évolution du système de votes pour coller aux tendances du moment, ou une véritable réaction des Victoires vis-à-vis des Flammes? Pour Alexandre Cazac, cela ne fait aucun doute: « L’apparition du rap à la cérémonie c’est très récent. Les Flammes ont fait chauffer les fesses des Victoires », assure-t-il.
L’événement séduit aussi le public. Pour sa troisième édition en 2025, la cérémonie des Flammes a ainsi ouvert ses portes aux spectateurs, avec des billets qui se sont écoulés en quelques heures.
Le métal sort de l’ombre
Mais le succès des Flammes donne des idées à d’autres genres musicaux. En 2021, lorsqu’il aquiert le Bataclan, Arnaud Millard, directeur de Paris Entertainment Company et directeur délégué de la salle de concert parisienne, songe à créer sa propre cérémonie dédiée au métal français.
En octobre 2025, le projet voit le jour sous le nom des Foudres. Arnaud Millard prend les devants: là encore, pas question d’être « en opposition » aux Victoires mais plutôt « de mettre en avant et faire reconnaître un style musical français trop méconnu, qui n’est pas assez représenté en termes de prix dans cette cérémonie ».
« Un groupe comme Gojira est hyper populaire dans le métal français aujourd’hui, hyper connu aux Etats-Unis et remplit l’Accor Arena. Pourtant, sans les Foudres, il n’aurait pas vraiment de récompense », note Arnaud Millard.
Pensée comme un véritable spectacle ponctué de concerts live, la première édition des Foudres, diffusée sur France Télévisions, a rencontré son public en célébrant « toutes les facettes de la scène Metal », se réjouit Arnaud Millard.
« C’était un sacré challenge. On a porté ça avec nos petits bras et les petites équipes qu’on avait. Mais ce qui était génial c’est que tout le monde nous a suivi », assure-t-il. « Et on compte bien continuer. On est encore en train d’affiner la date de la seconde édition et voir si on modifie un petit peu le format ou pas. On est très motivé ».
Vers des Grammy Awards à la française?
Mais avec la multiplication des prix dédiés à chaque genre musical, peut-on encore espérer voir émerger un prix musical français à la fois juste et diversifié? À l’étranger, les Grammys, les Mercury Prize ou les Brit Awards font autorité. Mais en France, les cérémonies généralistes se multiplient sans jamais vraiment conquérir leur public. Pourtant, les initiatives ne manquent pas.
En 2000, le groupe TF1 et la radio NRJ lancent les NRJ Music Awards, une cérémonie qui mise sur le vote des internautes mais est souvent pointée du doigt pour récompenser des artistes affiliés à TF1.
Le Grand Prix de la SACEM, célèbre depuis 2006 les auteurs, le jazz, l’humour, la musique symphonique et les talents émergents, mais peine à s’imposer auprès du grand public. Quant au prix Constantin, créé en 2002 sur le modèle du Mercury Prize pour récompenser l’album d’un artiste émergent, il aura à peine survécu une décennie avant d’être abandonné en 2012.
« Ce manque de diversité dans les cérémonies musicales est typiquement français. On est un peu des Gaulois, donc on n’arrive pas à s’entendre, il n’y a aucun sens de communion et de mise en avant de la filière, et c’est dommage », analyse Alexandre Cazac.
Malgré tout, Christophe Palatre, ancien directeur général du label Parlophone France, et le producteur Frédéric Junqua ont voulu relever le défi et ont lancé en 2022 le prix Joséphine. Nommée en hommage à Joséphine Baker et au titre Osez Joséphine d’Alain Bashung, cette cérémonie de remise de prix, imaginée sur le modèle des Mercury Prize, vise à « mettre en avant la diversité musicale et la richesse de la production française », indique Christophe Palatre à BFMTV.com.
Le prix Joséphine: le pari de la diversité et de l’émergence
Pour assurer cette diversité, Christophe Palatre et Frédéric Junqua ont fait le pari de ne pas inclure de catégories par genres à leur cérémonie. « Ce n’est pas le prix du rap, ce n’est pas le prix du métal, c’est un prix qui concerne tous les styles musicaux », assure Christophe Palatre.
« On part du principe que le prix Joséphine ça s’adresse aux gens qui aiment la musique, et que lorsqu’on est fan de musique, on n’a pas forcément envie d’être enfermé dans un genre musical. On peut tout à fait écouter de l’électro, de la chanson française et du rap », poursuit le spécialiste.
Autre spécificité du prix Joséphine: son critère de sélection très simple, pour permettre à tous de participer. « On peut s’inscrire à partir du moment où a sorti un album au cours des 12 derniers mois. Ça en fait la cérémonie la plus accessible », précise Christophe Palatre. Lors de la dernière édition, près de 320 albums ont ainsi été inscrits par plus de 250 labels.
Les inscriptions sont ensuite soumises à un comité « éclectique » composé d’experts et de journalistes musicaux issus de scènes musicales différentes, qui doivent sélectionner 40 candidats. Puis, un jury d’une dizaine d’artistes « venus d’horizons complètement différents » et « renouvelé chaque année à 100% » vient affiner la sélection en choississant 10 lauréats.
« Cette année, on avait par exemple Laurent Garnier qui est plutôt dans le monde de l’électro, Jaklin Baghdasaryan qui a une orientation musique du monde. On avait Oli de Big Flo et Oli qui représente plus le rap, Mélissa Laveaux, artiste davantage ancrée dans la scène blues et jazz ou encore Lous & The Yakuza qui est plus dans la pop et le rap », détaille Christophe Palatre.
« Généralement cette diversité aboutit à un palmarès beaucoup plus varié que n’importe quel autre palmarès musical. Cette année, on avait du jazz avec Gabi Hartmann, on avait de la chanson rock avec Arthur Fu Bandini, du hip-hop et R&B avec Théodora et Ino Casablanca, de l’hyper-pop avec Oklou, de la pop avec Miki… Et 60% de nos lauréats sont des premiers albums », poursuit le co-créateur du prix dont la seconde édition se tiendra le 30 septembre prochain à l’Olympia.
Les Victoires peuvent-elles encore se réinventer?
Face aux critiques, les Victoires de la Musique tentent malgré tout de corriger le tir. Le rap, longtemps sous-représenté, grignote d’année en année du terrain dans les nominations. L’édition 2026 des Victoires marque même une percée notable: pour la première fois, plus de 60% des nommés sont des artistes féminines.
Une évolution saluée par Christophe Palatre, co-créateur du prix Joséphine: « Je trouve que les Victoires de la musique ont progressé dans la diversité. Ils ont davantage d’artistes issus du hip-hop et R’n’B, ils ont une cérémonie qui est dédiée au jazz », observe le spécialiste.
Nommé comme nouveau directeur des Victoires de la musique en 2025, Antoine Gouiffes-Yan, défend cette ligne. « Mon ambition est que cette cérémonie soit vue comme un reflet actuel, pertinent, mais également audacieux de la créativité musicale de l’année. Qu’elle puisse réunir toutes les expressions musicales, des succès incontournables de l’année aux découvertes et révélations », explique-t-il dans une inteview à France Télévisions.
Cette diversité revendiquée se lit d’ailleurs dans les nominations de cette année aux Victoires de la Musique. Théodora, plébisicitée aux Flammes et au Prix Joséphine en 2025, est la grande favorite de la soirée avec cinq nominations, dont révélation féminine et meilleur album. Miki et Ino Casablanca, eux aussi lauréats du prix Joséphine en 2025, s’offrent une nomination dans la catégorie « révélation de l’année ».
Mais le milieu reste malgré tout sceptique. Pour Arnaud Millard, directeur général des Foudres, la logique même des Victoires empêche de valoriser pleinement la richesse d’un genre musical. « Si on faisait une sorte de Grammy Awards à la française, on pourrait effectivement récompenser le meilleur groupe de rap, le meilleur groupe de métal mais il s’agirait juste d’un prix qui récompense seulement un album ou un artiste », note-t-il.
« Alors qu’une cérémonie comme Les Foudres nous permet d’aller encore plus loin, de mettre en lumière tout le courant musical du métal, parler des révélations, de la meilleure tournée, de la meilleure pochette d’album », poursuit le directeur général des Foudres.
Alexandre Cazac, qui fait pourtant l’effort d’inscrire chaque année l’un(e) des artistes du label InFiné aux Victoires de la Musique – pour cette édition, Léonie Pernet – déplore surtout l’image envoyée aux jeunes artistes. « Les Victoires, c’est peut-être le seul endroit qui pourrait donner envie aux futures générations d’artistes. Mais si on regarde la cérémonie et qu’on n’aime pas la pop, on se dit qu’on n’a aucune chance d’exister. C’est la force de l’exemple », affirme-t-il.
Et de conclure: « Je trouve que l’industrie de la musique est déjà une économie bien compliquée et inquiétante pour une jeune personne qui a envie de se lancer. Et, en plus, avec les Victoires, on renvoie quelque chose qui me semble très limité en termes de scope. Bien entendu les musiques récompensés existent et sont très populaires et c’est très bien, mais c’est dommage qu’il n’y ait pas de place pour le reste ».
Article original publié sur BFMTV.com




