RFI : Quels sont les buts recherchés désormais par les États-Unis ?
Agnès Levallois : Alors l’objectif affiché aujourd’hui par le président Trump ne semble plus être la question nucléaire, qui était au cœur des préoccupations américaines avant le lancement de la guerre par Israël et Washington en février dernier. On voit bien qu’aujourd’hui, la priorité, c’est vraiment la question du détroit d’Ormuz afin de limiter les conséquences économiques sur l’économie internationale. Et que Trump aujourd’hui est complètement engagé dans cette volonté de retrouver un libre accès à ce détroit d’Ormuz. Et d’empêcher que l’Iran, qui finalement a compris qu’il disposait d’un levier important entre ses mains, continue à utiliser ce levier et puisse de cette manière privatiser le contrôle du détroit d’Ormuz.
Mais est-ce qu’il a une stratégie réellement pour ça ? Car les frappes menées depuis le 28 février n’ont pas permis le retour d’une navigation libre dans ce détroit stratégique.
Ce qui est frappant dans cette séquence que l’on vit, c’est qu’en fait, les Américains ont donné une arme aux Iraniens qui est l’arme du détroit d’Ormuz et que finalement, aujourd’hui, pour les Iraniens, cette arme paraît beaucoup plus efficace que ne pouvait l’être la question du nucléaire. Et Trump semble un peu pris dans le piège de ce qu’il a provoqué en donnant justement ce levier aux Iraniens. Donc, maintenant il essaie de se sortir de cela pour permettre la libre circulation dans le détroit d’Ormuz en mettant au deuxième plan la question du nucléaire. Mais à mon avis, elle reviendra sur le devant de la scène si la question du détroit d’Ormuz était réglée.
Mais peut-il régler cette question du détroit d’Ormuz aujourd’hui par ce rapport de force ? Est-ce que la force militaire peut être la réponse idoine par rapport au but qu’il recherche ?
Ce qui me paraît clair, c’est qu’il n’y aura pas de solution militaire à cette situation. Que ce n’est pas par la force et par des moyens militaires que les Américains vont pouvoir rendre la libre circulation au détroit d’Ormuz. On a bien vu que pour l’instant, cette question militaire ne permet pas de régler la question. Et on est aujourd’hui dans une séquence où chacune des deux parties joue sur le temps avec l’impression que ça va lui permettre de gagner la séquence.
Les Iraniens savent très bien que le poids des conséquences économiques du blocage du détroit d’Ormuz a un impact fort sur la politique intérieure américaine. Et donc les Iraniens ont conscience, ou estiment en tous les cas que plus ils gagnent du temps, plus ils mettent Trump en situation difficile et plus ils vont contraindre Trump à revenir à la table des négociations. Et les Américains sont exactement dans la même logique à se dire que l’Iran ne peut pas tenir indéfiniment puisque la situation économique de l’Iran est très grave après des années d’embargo et la guerre qui est venue se rajouter. Et donc les Américains espèrent faire flancher les Iraniens en faisant durer cette très forte tension pour amener les Iraniens à nouveau à la table des négociations, mais à leurs conditions. Donc, on est dans ce bras de fer entre les deux protagonistes. Lequel va lâcher le premier ?
Le but est de se positionner en vue de futures négociations, mais dans ce bras de fer, pour l’instant, nous ne sommes que dans une escalade. Est-ce que l’un d’entre eux peut faire marche arrière ?
Alors on voit bien qu’on est effectivement dans un moment où personne ne veut faire marche arrière. Les Iraniens avaient gagné énormément dans l’accord qui a été signé. Ils ont peut-être été d’ailleurs emportés par leur sentiment de puissance avec l’idée qu’ils vont peut-être obtenir encore plus d’une nouvelle négociation. Peut-être qu’ils vont finalement tout perdre parce que du côté américain, les critiques ont été très fortes à l’égard de Trump. Il lui a été reproché d’avoir beaucoup trop lâché aux Iraniens. Du coup, les Américains entendent reprendre la main pour montrer qu’ils ne sont pas faibles et que c’est la première puissance au monde.
La question est de savoir à quel moment il va être absolument indispensable, soit pour les Américains, soit pour les Iraniens, de sortir de cette impasse dans laquelle ils sont actuellement. Et de sauver la face. Je pense que c’est le poids de la politique intérieure qui sera déterminant. Pour les Américains, il y a les élections de mi-mandat qui approchent et cette guerre est profondément impopulaire aux États-Unis ; plus de 60 % de la population américaine y est opposée. Côté iranien, c’est plus compliqué à évaluer ; il est beaucoup plus difficile d’avoir des informations. Mais ce que l’on sait, c’est que la situation économique est absolument catastrophique, dramatique. Et donc, jusqu’à quel moment les Gardiens de la révolution, qui tiennent le pouvoir aujourd’hui, vont-ils pouvoir continuer à dire à la population qu’ils sont en train de gagner alors que tout s’effondre d’un point de vue économique et social à l’intérieur du pays ?
Donald Trump a régulièrement fustigé les guerres sans fin de ses prédécesseurs. Est-ce qu’il n’y a pas là un risque aujourd’hui que l’Iran soit en train de devenir sa guerre sans fin à lui ?
Oui, absolument. On voit bien que cette opération qui devait durer que quelques jours dure maintenant depuis plusieurs mois. Et on ne voit pas d’issue actuellement. Le grand risque, à mon avis, c’est que ce soit une guerre qui s’éternise. Une guerre de basse intensité, pas forcément avec des combats très violents tous les jours, mais une situation de ni guerre ni paix, avec des tensions régulières. Et si c’est ce scénario-là qui se met en place, ce sera absolument catastrophique par rapport à ses engagements de campagne. Je rappelle quand même que Trump s’est fait élire sur le fait qu’à la différence de ses prédécesseurs, lui ne mènerait plus de guerre, en particulier au Moyen-Orient. Or là, il s’est engagé de lui-même dans cette guerre. Donc c’est un argument qui est déjà pris en compte par les adversaires de Trump et qui sera largement exploité par ses adversaires, en particulier dans la campagne des élections de mi-mandat.
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