- Pour se chauffer, rouler et faire marcher ses usines, la France dépend des énergies fossiles importées, rappellent la Fondation Jean-Jaurès et le think tank Strategic Perspectives dans un rapport publié mercredi.
- Rapportée à chaque Français, cette dépendance représente une somme annuelle de 450 euros.
- Les auteurs du rapport estiment que le choix de l’électrification permettrait de faire économiser 3.120 euros par an aux Français et de créer 3.100 emplois mensuels durant le prochain quinquennat. Explications.
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Guerre en Ukraine, blocage du détroit d’Ormuz, tensions commerciales avec Washington… les chocs géopolitiques se succèdent et font s’envoler les cours du gaz et du pétrole. Avec une incidence directe sur les factures des foyers français et celles des usines du territoires, toujours très dépendants, dans leur consommation d’énergie, des énergies fossiles.
En effet, si 95% de l’électricité produite sur le territoire est décarbonée (nucléaire et énergies renouvelables) et que la France exporte de l’électricité, l’économie française carbure encore aux énergies fossiles. Ainsi, près de 60% de l’énergie consommée en France proviennent du gaz et du pétrole, et l’électricité ne représente que 27% de la consommation finale d’énergie.
Ainsi, 13 millions de ménages se chauffent au fioul et au gaz et 39 millions d’automobilistes roulent au diesel ou à l’essence.
D’où vient le chiffre de 450 euros mensuels dépensés par chaque foyer français ?
Dès lors, comment libérer la France d’une telle dépendance, qui présente des risques économiques, de souveraineté et climatiques ? C’est la question au cœur du dernier rapport de la Fondation Jean-Jaurès et du think tank Strategic Perspectives, intitulé « Electro-puissance
« et publié mercredi.
Chaque année, la dépendance de la France aux énergies fossiles importées coûte environ 60 milliards d’euros. Un chiffre que les auteurs du rapport ont choisi de rapporter à chaque foyer français, pour réaliser l’ampleur de la somme. Ainsi, selon leurs calculs, basés sur les données statistiques disponibles et rapportées à la population, chaque ménage français a versé en moyenne 450 euros en 2025 aux États-Unis et à la Russie pour se chauffer et se déplacer. Plus précisément : 208 euros pour le gaz naturel liquéfié (GNL) américain, 152 euros pour le pétrole brut américain et 92 euros pour le GNL russe.
Pour Marin Gillot, analyste énergie à Strategic Perspectives et co-auteur du rapport, ce chiffre de 450 euros permet avant tout de « mesurer concrètement à quel point les Français restent exposés aux soubresauts géopolitiques
« .
Investir dans l’électricité est la dépense la plus efficace.
Investir dans l’électricité est la dépense la plus efficace.
Neil Makaroff, co-auteur du rapport
Le think tank y voit un argument central pour justifier une bascule accélérée vers l’électrification : chaque euro dépensé en hydrocarbures importés est un euro qui quitte le territoire national, tandis qu’un euro investi dans l’électrification reste, lui, dans l’économie française. « Investir dans l’électricité est la dépense la plus efficace
« , avance Neil Makaroff, l’un des auteurs du rapport, soulignant qu’aujourd’hui la France dépense de l’argent pour importer des énergies fossiles mais aussi pour aider les ménages et les entreprises à traverser les chocs énergétiques. « Il n’y a pas de fatalité à subir ces chocs, pas de fatalité au déclin industriel et pas de fatalité à la dépendance des pays gaziers et pétroliers
« , rappelle-t-il.
Comment ? Le rapport plaide pour que la France devienne une « électro-puissance démocratique
» : un modèle qui mise sur son électricité abondante, décarbonée et bon marché pour s’affranchir des importations fossiles, sans pour autant suivre le modèle autoritaire de la Chine, autre grande puissance électrique, financée à grands coups de subventions publiques et de prix très bas.
Passer 8 millions de logements à l’électrique et 7 millions de voitures
Les auteurs s’attachent ensuite à démonter la façon dont la France peut électrifier, « en un quinquennat
» :
- passer à l’électrique 8 millions de logements actuellement chauffés au gaz ou au fioul, en portant le rythme d’installation des pompes à chaleur à 1,5 million par an.
- faire basculer 7 millions de véhicules vers l’électrique d’ici à 2032, en portant le rythme des ventes de voitures électriques à 1,2 million par an.
Selon les calculs des auteurs, ce basculement permettrait aux ménages concernés d’économiser jusqu’à 3.120 euros par an, entre les économies de chauffage et de carburant. Les auteurs rappellent que depuis la crise du détroit d’Ormuz, rouler en véhicule électrique revient trois fois moins cher que rouler avec un véhicule thermique.
Une demande d’électricité en hausse de 20%
Au-delà de la seule protection du pouvoir d’achat, les auteurs présentent cette électrification comme un levier de réindustrialisation : la décarbonation est déjà, selon le rapport, le premier moteur d’ouverture d’usines en France, devant la défense, l’agroalimentaire ou l’intelligence artificielle, avec 168 272 emplois industriels liés aujourd’hui à ces technologies, un chiffre qui pourrait doubler d’ici à 2032, avec 3100 emplois créés chaque mois durant le prochain quinquennat.
« La France a une électricité abondante et une électricité assez peu chère par rapport au reste de l’Union européenne
, décrit Neil Makaroff. Cet avantage électrique peut être transformé en bouclier énergétique pour les Français et pour la réindustrialisation
. »
Dans une trajectoire de forte réindustrialisation de l’économie française, basé sur les scénarios développés par RTE, la demande d’électricité devrait augmenter de 20% d’ici à 2032, ce qui représente une croissance moyenne de 3,2 % par an. Pour Marin Gillod, il faut donc, pour répondre à la demande, miser sur le nucléaire et les énergies renouvelables, et surtout, investir dans le réseau de stockage de l’électricité produite.
Fiscalité de l’électricité, marché carbone, superprofits
Enfin, comment financer un tel passage à l’électrification ? Parmi les pistes, le rapport avance une modification de la fiscalité de l’électricité, dont les taxes sont aujourd’hui deux fois plus importantes que celles sur le gaz et le fioul. Parmi les autres pistes de financement, le rapport évoque les revenus du marché carbone et le débat sur la taxation des superprofits.
Pour les entreprises, l’État doit soutenir l’électrification via des financements et des crédits d’impôts, avance Marin Gillot. Les auteurs du rapport recommandent de porter la part de l’électricité à 50 % du mix énergétique d’ici à 2040, avec un jalon intermédiaire de 40 % à la fin du prochain quinquennat, en 2032.
Le rapport insiste toutefois sur la fragilité de cette trajectoire. Les auteurs pointent les « zigzags politiques
» qui ont déjà freiné la dynamique : le moratoire sur l’éolien et le solaire voté brièvement à l’Assemblée nationale en juin 2025, ou encore les remises en cause répétées des aides à la rénovation énergétique. Ces allers retours politiques ont créé, selon les auteurs, des incertitudes, ont ralenti ou annulé des investissements et ont contribué à la fermeture de sites industriels (sites de pompes à chaleur, usines de production de panneaux photovoltaïques, etc).
« C’est une question de choix et une question politique
« , commente Neil Makaroff, soulignant que le plan d’électrification présenté par le gouvernement avant l’été va dans le bon sens, avec toutefois « une date limite
« , celle de la présidentielle. « C’est le prochain quinquennat qui va fixer le rythme et l’ambitio
n », ajoute-t-il, estimant qu’il sera celui du tournant électrique de la France ou du maintien de sa dépendance aux énergies fossiles importées.

