La Malaisie est depuis longtemps considérée comme un refuge pour les Rohingya musulmans fuyant les persécutions en Birmanie, pays à majorité bouddhiste. À la fin du mois de février dernier, 126 144 Rohingya, sur un total d’environ 215 600 réfugiés et demandeurs d’asile, étaient enregistrés auprès du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en Malaisie.
Cependant, ils font face à un ressentiment croissant depuis le début de la pandémie de Covid-19 en 2020. Une nouvelle vague de haine et de désinformation en ligne à leur encontre a commencé en avril dernier. Le 27 juillet, une centaine de réfugiés rohingyas ont dû quitter leurs maisons dans un village de pêcheurs après que leurs voisins ont installé des pancartes les exhortant à partir.
#SauvezLaMalaisieDesRohingya
Maryam* travaille pour l’ONG Article 19 qui défend la liberté d’expression en Malaisie et lutte contre les discours de haine.
« La dernière vague de discours hostiles aux Rohingya a sans aucun doute été l’une des plus intenses en termes d’ampleur et de durée. Elle a commencé vers la fin du mois d’avril et elle se poursuit encore aujourd’hui.
Tout a commencé par une campagne de désinformation selon laquelle les réfugiés rohingyas réclamaient des terres et des droits spéciaux. En mai, une pétition en ligne a été lancée pour demander au Premier ministre malaisien d’expulser les réfugiés rohingyas du pays. Des organisations comme le HCR, la Commission malaisienne des droits humains (Suhakam), et des ONG ont reçu des pressions et des menaces sur les réseaux sociaux. »
Certains influenceurs malaisiens se sont spécialisés dans les contenus anti-Rohingya et contribuent à propager des hashtags comme #SaveMalaysiaFromRohingya (#SauvezLaMalaisieDesRohingya).
Maryam* explique :
« Nous avons signalé certains contenus problématiques à Meta afin que des mesures soient prises immédiatement. Cependant, les mécanismes de modération des contenus, de traitement des plaintes et de signalement de Meta restent trop lents pour traiter les contenus problématiques. »
Elle souligne que la situation est particulièrement préoccupante car les réfugiés ne sont ni officiellement reconnus ni protégés par la législation malaisienne, le pays n’étant pas signataire de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés. Bien qu’enregistrés auprès du HCR, ils ne bénéficient d’aucune protection juridique et n’ont pas le droit de travailler, ce qui les expose à l’exploitation et aux abus.
« Les Rohingya sont interdits à Kuala Muda »
Cette vague de haine en ligne a eu des conséquences dramatiques. Le 27 juillet, près d’une centaine de Rohingya ont dû quitter leurs habitations dans le village de Kuala Muda, dans l’État de Penang.
Selon le média local Sinar Harian, la population rohingya de ce village a presque quadruplé, passant de 108 personnes en 2018 à environ 400 en 2026. Un habitant non rohingya aurait déclaré au média Bharian : « Les habitants se sentent pénalisés, notamment sur le plan économique, parce que beaucoup de Rohingya se sont mis à la pêche, ce qui crée une concurrence avec les résidents locaux qui en vivent. »
Les familles réfugiées auraient été accompagnées jusqu’à leur embarquement dans des bus à destination de Kuala Lumpur. À leur arrivée dans la capitale, elles se sont rendues au bureau du HCR afin de demander de l’aide. Elles ont ensuite installé des tentes devant les bureaux de l’organisation dans l’attente d’une réponse. La police malaisienne est intervenue et les a placées en détention pendant une journée afin de vérifier leurs documents et leur statut juridique. Elles ont finalement été libérées et ont été prises en charge par des ONG locales.
« De nombreux enfants ont été poursuivis et harcelés sur le chemin de l’école«
Les enfants sont aussi pris pour cible. Au moins neuf écoles communautaires destinées aux réfugiés ont temporairement fermé pour protéger les élèves. Le nombre exact d’établissements concernés reste difficile à établir.
Amira* est la fondatrice d’une ONG œuvrant pour l’éducation des réfugiés en Malaisie. Pour des raisons de sécurité, elle a également demandé à s’exprimer anonymement. Elle décrit le climat de peur qui a contraint de nombreuses écoles pour réfugiés à fermer leurs portes.
« De nombreux enfants ont été poursuivis et harcelés sur le chemin de l’école. Certains incidents ont circulé sur les réseaux sociaux. Des équipes de jeunes de plusieurs ONG ont peur d’aller sur le terrain aujourd’hui. Les contenus publiés sur les réseaux sont très extrêmes. Ils sont très agressifs, utilisent un langage déshumanisant et menaçant. Il existe un véritable sentiment de peur au sein de la communauté rohingya.«
Ahmad* est un enseignant et militant rohingya à Kuala Lumpur. Son nom a été modifié pour des raisons de sécurité. Il enseigne dans deux écoles de la capitale qui ont décidé de fermer.
« Une école est restée fermée pendant un mois, l’autre pendant deux semaines à cause de tout ce chaos. Nous venons tout juste de rouvrir. Malgré les risques, le personnel a estimé qu’il était essentiel de reprendre les cours afin que les enfants puissent poursuivre leur scolarité. Nous avons conseillé aux élèves de ne pas porter leur uniforme scolaire afin de ne pas attirer l’attention sur le chemin de l’école.«
Il souligne également que ses élèves viennent de différentes communautés réfugiées, mais que beaucoup de Malaisiens pensent qu’ils sont tous des Rohingya. Une confusion qui serait alimentée par les médias, qui font un amalgame entre réfugiés et Rohingya d’après lui.
Amira* explique que les réfugiés n’ont pas de droit légal à l’éducation formelle en Malaisie, le pays n’étant pas signataire de la Convention de 1951 sur les réfugiés.
« Des écoles comme la nôtre évoluent dans une zone grise. Si quelqu’un vient demander : ‘Cette école est-elle légale ? Avez-vous le droit d’être ici ?’ Bien sûr, la réponse est non. Certaines écoles ont été fermées par les autorités parce qu’elles ne disposaient pas des autorisations nécessaires.«
« L’absence de droits au travail et à l’éducation marginalise les Rohingya et limite leur intégration en Malaisie. Parallèlement, des campagnes de désinformation les présentent à tort comme des migrants économiques ou des envahisseurs. Sur les réseaux sociaux, beaucoup demandent pourquoi le HCR ne les envoie pas dans d’autres pays, mais ils ignorent que sa capacité à organiser des réinstallations dépend de la volonté des États d’offrir des places aux réfugiés. »
« Nous ne pouvons pas faire confiance au gouvernement de la Birmanie pour garantir notre sécurité »
Le 23 juillet, le vice-ministre des Affaires étrangères a informé le Parlement que 5 000 ressortissants de Birmanie placés en centres de rétention seraient renvoyés en Birmanie, malgré les soupçons de génocide dans leur pays d’origine.
Par ailleurs, le ministre des Affaires étrangères, Datuk Seri Mohamad Hasan, a affirmé le 28 juillet que la présence du bureau du HCR faisait de la Malaisie un « aimant » pour les réfugiés et a menacé de reconsidérer la présence de l’agence dans le pays si celle-ci refusait de réinstaller davantage des réfugiés.
Le 30 juillet, le Premier ministre Anwar Ibrahim a annoncé que la Birmanie avait accepté de reprendre 5 000 demandeurs d’asile rohingyas vivant actuellement en Malaisie.
L’Organisation des droits humains des Rohingya ethniques de Birmanie en Malaisie (Merhrom) a exprimé de graves préoccupations à ce sujet :
« Nous ne pouvons pas faire confiance au gouvernement de la Birmanie pour garantir notre sécurité alors que les massacres se poursuivent. Les Rohingya seront contraints de rejoindre l’armée de Birmanie sans aucune formation et serviront de boucliers humains dans la guerre menée par l’armée contre différents groupes ethniques. C’est la seule raison pour laquelle l’armée de Birmanie a accepté de reprendre les Rohingya.«
Cependant, le gouvernement de la Malaisie a semblé faire marche arrière. Le 5 août, le ministre des Communications, Fahmi Fadzil, a annoncé que le gouvernement n’expulserait pas les réfugiés s’ils risquent d’être persécutés.
Privés de citoyenneté par la loi birmane de 1982, les Rohingya ont fui massivement la Birmanie en 2017 à la suite d’une vaste opération militaire marquée par des massacres, des violences sexuelles et la destruction systématique de villages. La Cour internationale de justice (CIJ) examine actuellement les accusations de génocide visant la Birmanie pour ces faits, à la suite des audiences qui se sont tenues en janvier dernier.
* Pour des raisons de sécurité, les témoins ont demandé à s’exprimer anonymement et leurs noms ont été changés.











