En Hongrie, Péter Magyar veut aller vite. Depuis la large victoire de son parti Tisza aux élections législatives d’avril dernier, le nouveau Premier ministre a engagé une série de réformes destinées à démanteler le système politique et juridique construit par Viktor Orban au cours de ses seize années au pouvoir.
Péter Magyar dispose pour cela de deux atouts considérables : une forte popularité et une « super-majorité » des deux tiers au Parlement, qui lui permet notamment d’adopter des amendements constitutionnels. Un pouvoir dont son gouvernement n’hésite pas à faire usage, d’abord pour lutter contre la corruption, ensuite pour écarter plusieurs responsables politiques et judicaires de l’ancien régime.
« Une attaque contre la démocratie »
Le président de la République, Tamas Sulyok, a ainsi été contraint d’accepter son départ, tandis que le procureur général a été poussé à la démission. Dans le même temps, les enquêtes anticorruption se multiplient contre des responsables ou des personnalités liées au Fidesz, l’ancien parti au pouvoir. « C’est une attaque frontale contre la liberté et la démocratie », tempête le député Fidesz Balazs Hidvéghi, joint au téléphone par RFI. « La démocratie doit être neutre, elle repose sur des règles qui sont aujourd’hui piétinées par Péter Magyar, et ce avec l’aval de la Commission européenne ! »
L’ancien député européen pointe en particulier l’adoption de mesures rétroactives qui limitent le nombre de mandats politiques (trois pour les députés, deux pour les chefs de gouvernement) – mesure qui va exclure de tout futur mandat une bonne partie des troupes Fidesz au Parlement, sans parler de Viktor Orban lui-même. « Le caractère rétroactif de ces mesures contrevient à l’essence même de la démocratie, et cela va à rebours de tout ce que proclame l’actuel gouvernement. »
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Inquiétude des ONG
Ces accusations peuvent paraître paradoxales, venant d’un parti lui-même régulièrement accusé, au cours des dernières années, d’avoir affaibli l’État de droit et les contre-pouvoirs en Hongrie. Mais elles ne sont pas isolées. Plusieurs ONG de défense des droits humains, dont Human Rights Watch et Amnesty International, s’inquiètent elles aussi de la manière dont le nouveau gouvernement conduit ses réformes. « Certaines de ces réformes sont légitimes et même parfois nécessaires pour rétablir l’État de droit et la démocratie, pointe Aron Demeter, représentant d’Amnesty International en Hongrie, mais elles dérogent parfois aux principes de l’État de droit et c’est ce qui nous préoccupe. »
Plusieurs juristes hongrois se sont ainsi émus de la méthode utilisée pour obtenir la destitution du président hongrois – qui a préféré jeter l’éponge en signant le décret qui mettait fin à ses fonctions. « La Constitution prévoit une procédure de destitution, et nous reprochons au gouvernement de ne pas l’avoir utilisée », regrette Aron Demeter. « Lorsqu’il existe une procédure suffisamment transparente, qui garantit à chacun une procédure équitable, le gouvernement devrait la suivre, même si cela prend plus de temps que de simplement destituer le président par le biais d’un amendement constitutionnel. »
Tisza assume une méthode de rupture
La rupture avec le système Orban justifie-t-elle de contourner les principes de l’État de droit et d’utiliser des méthodes que le Fidesz n’aurait pas reniées ? Pour les partisans de Tisza, il est en tous cas légitime d’avancer vite et de frapper fort afin de répondre aux promesses de campagne de Péter Magyar. « Certes, les outils que nous utilisons sont ceux que le Fidesz avait mis en place pour accroître son propre pouvoir, reconnaît le député Martin Hajdu, membre de Tisza et président de la Commission des Affaires étrangères du Parlement hongrois. Nous les utilisons à notre tour, mais la différence, c’est notre objectif : nous voulons démanteler le système absolutiste et kleptocrate créé par Orban et rétablir l’État de droit et la démocratie. » Cette période présentée comme « transitoire » par le député doit d’ailleurs aboutir à la rédaction d’une nouvelle Constitution, qui sera adoptée courant 2027 par voie référendaire. Tourner la page Fidesz pour repartir sur de nouvelles bases, conformes au droit européen et à l’État de droit : voilà la stratégie adoptée par Tisza et son jeune dirigeant.
« Toute la question est de trouver un point d’équilibre… ce qui est particulièrement difficile car personne ne connaît la bonne méthode, note pour sa part Paul Gradvohl, professeur à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne et spécialiste de l’Europe centrale. Mais je pense qu’il est impossible de jouer un jeu constitutionnel régulier quand on hérite du système dont a hérité Péter Magyar… Le résultat c’est qu’il va nécessairement faire des choses qui lui seront reprochées et qui seront peut-être des erreurs. »
Une première faute de quart ? L’annonce précipitée de la candidature au poste de président (laissé vacant pour une durée de trente jours) de Judith Polgar, la championne d’échecs rendue célèbre par sa victoire sur Garry Kasparov en 2002… Le démenti dès le lendemain de la principale intéressée est apparu comme un désaveu pour le Premier ministre hongrois, et l’épisode s’est soldé par une première (légère) baisse de son taux d’approbation.
Le contre-exemple de la Pologne
Aller vite et fort avant qu’il ne soit trop tard, quitte à commettre quelques erreurs au passage : Péter Magyar semble en tous cas avoir tiré les leçons de la transition politique inachevée en Pologne. Et des difficultés sans fin du Premier ministre Donald Tusk face aux institutions « illibérales » héritées du PiS, le parti conservateur de Jarosław Kaczyński. « Péter Magyar connaît bien la situation polonaise, et cet exemple lui montre à quel point certaines situations de « double pouvoir » peuvent être dangereuses », décrypte ainsi Paul Gradvohl, soulignant le risque de « laisser survivre » des institutions qui vont entraver par la suite tout effort de réforme structurelle. « Péter Maggyar regarde également du côté de la Slovaquie et de Robert Fico, l’actuel chef de gouvernement, pointe le chercheur. Après sa démission en 2018, il a pu agir comme s’il n’avait jamais été impliqué dans des malversations, et finalement revenir au pouvoir ! Il y a eu plusieurs situations similaires dans cette région où des malversations sont restées totalement impunies et finalement peu contestées – et je pense que cela pèse sur la façon d’agir de Péter Magyar. »
L’urgence des fonds européens
L’autre raison qui pousse Péter Magyar à appuyer sur l’accélérateur est économique. Le nouveau gouvernement veut faire adopter rapidement les réformes anticorruptions nécessaires à double titre : parce qu’il en fait l’axe majeur de sa campagne électorale, mais aussi pour obtenir le déblocage des fonds européens gelés par Bruxelles. « Plus de 10 milliards d’euros de fonds européens ont été gelés avant les élections et nous avons promis à nos électeurs que cet argent servirait à financer de meilleures infrastructures, de nouveaux hôpitaux », plaide le député Tisza Martin Hajdu. « Or, pour obtenir ces fonds, nous devons boucler d’ici à la fin du mois d’août toutes les réformes nécessaires, notamment les mesures anti-corruption. Donc si nous allons aussi vite, c’est en raison de ce calendrier très serré. »
L’enjeu est crucial pour le Premier ministre. Pour conserver le soutien de la population, Péter Magyar ne peut se contenter de mettre à bas le système Orban. Il devra aussi relancer une économie hongroise en difficulté. Et il aura besoin, pour cela, des financements européens. Paradoxe, ces fonds avaient été gelés en raison des atteintes à l’État de droit imputées à Viktor Orban, et pour obtenir leur déblocage, l’actuel gouvernement prête le flanc aux mêmes critiques.
Car pour certains observateurs, et pour les ONG de défense des droits humains, l’urgence ne peut pas tout justifier. Ainsi, Amnesty International reconnaît la nécessité de réformer en profondeur le système hongrois, tout en mettant en garde contre le risque de reproduire, au nom de la rupture, des pratiques qui ont affaibli par le passé l’État de droit en Hongrie. « S’il veut vraiment rétablir la démocratie, Péter Magyar doit rompre avec les méthodes utilisées par le Fidesz ces dernières années, conclut Aron Demeter. Et ce, même si ses ambitions sont largement préférables à tout ce que le Fidesz a pu défendre jusqu’ici. »











