On use souvent de l’expression « moment suspendu » pour évoquer un instant hors du commun qui, par les émotions qu’il suscite en nous, le basculement qu’il opère, nous a, d’une certaine manière, transformé.
En cela, l’eclipse totale de Soleil qui s’est produite mercredi 12 aout au-dessus d’une partie de l’Espagne a été un véritable moment suspendu. Notamment à Ségovie (Castille-et-Leon), et plus encore au sommet de la cathédrale.
Une vingtaine de chanceux seulement ont eu le privilège d’y monter, franchissant des grilles et des portes habituellement interdites au public à cette heure-ci. Et parce qu’un tel panorama se mérite, il leur aura fallu monter à pied les 190 marches qui mènent au sommet, culminant à près de 90 mètres.
Une simple formalité pour Minos, qui parle de cette éclipse depuis des années, selon les dires de sa sœur, Michelle, qui l’accompagne. Tous deux sont arrivés la veille de Malmö en Suède, pour un séjour de seulement trois jours. Minos, passionné d’astronomie, sait qu’il assiste là à « l’éclipse de sa vie ». À l’approche de la totalité, celui-ci compte les minutes. « Plus que dix », annonce t-il, en sortant fièrement de son sac un appareil photo ultra perfectionné équipé d’un filtre solaire. « Notre père lui a offert précisément pour ce jour », sourit Michelle.
Michelle confie avoir hésité avec l’Islande pour observer l’éclipse, mais ne regrette finalement pas son choix… À la différence de Ségovie, à Reykjavik, le ciel était totalement couvert durant l’éclipse.
« Dios mio ! »
Comme eux, de nombreux visiteurs ont afflué depuis Madrid, par le train ou par la route, en passant par l’époustouflante Sierra de Guadarrama, (massif montagneux) pour atteindre la somptueuse Ségovie, connue notamment pour son aqueduc et son Alcazár, dont on raconte qu’il a inspiré le château de Blanche-Neige, dans le film éponyme de Disney.
Pour d’autres, ces joyaux architecturaux font partie du quotidien. La plupart des spectateurs présents en haut de l’édifice que l’on surnomme « Dame des cathédrales », sont des Ségoviens.
C’est le cas de Yago et de sa famille. Lunettes vissées sur le nez, les yeux fixés sur le Soleil, désormais presque entièrement grignoté par la Lune, ils contemplent le spectacle aux côtés d’une poignée d’autres visiteurs, et d’un prêtre.
Les cloches – quelques mètres sous leurs pieds – sonnent 20 h 30. « C’est Jésus qui nous sonne ! », s’amuse le prêtre, provoquant un fou rire général. 20 h 30 indique surtout que dans une minute, la Lune recouvrira totalement le Soleil.
« Dios mio… Dios mio ! », répète Kelly, la compagne de Yago.
Segovie est soudain plongée dans l’obscurité. Le silence qui avait commencé à s’imposer est rapidement percé par les applaudissements, depuis la tour, mais aussi depuis la foule restée à ses pieds.
59 secondes d’éclipse totale, dont on ne saurait dire si elles sont passées vite, ou si l’on a ressenti chacune d’elles, tant la sensation est singulière.
« Pour l’éternité »
Sur les visages, les émotions sont difficiles à traduire, parce qu’elles se mélangent toutes les unes aux autres. Tantôt la surprise, tantôt l’émotion. Un sursaut alors que la couronne solaire apparaît parfaitement, une appréhension soudaine à l’idée d’abîmer ses yeux… et la peur de perdre ne serait-ce qu’une seconde de ce moment que beaucoup ne revivront jamais.
« Je m’en souviendrai pour l’éternité », confie Yago, tandis que Kelly, submergée par l’émotion pendant la totalité, n’en finit plus d’essuyer les larmes qui continuent de perler dans le coin de ses yeux.
« C’est quelque chose que l’on ne peut imaginer avant de l’avoir vécu », poursuit-il, disant avoir une pensée pour les civilisations anciennes qui vivaient les éclipses comme un mauvais présage ou un signe de la colère des dieux, et pour qui ces expériences étaient souvent sources de peur.
Des siècles plus tard, nous savons pourquoi le Soleil disparaît. Mais face à lui, pendant 59 secondes, difficile de ne pas comprendre un peu le vertige de ceux qui, autrefois, levaient les yeux vers le ciel sans savoir s’il reviendrait.











