Et si demain ce qui coule de votre robinet avait déjà servi… une première fois ?! En Vendée, un projet ose relever ce défi : transformer des eaux usées en eau potable. Baptisé « Jourdain », ce laboratoire grandeur nature initié par le syndicat Vendée Eau attire déjà l’attention des collectivités en quête de solutions face au stress hydrique. « C’est le Graal de la réutilisation d’eau« , décrit Nicolas Condom, président fondateur d’Ecofilae, un cabinet d’ingénierie-conseil spécialiste historique du sujet en France, qui est intervenu sur le projet.
Transformation des eaux usées en eau potable : la Vendée franchit un cap historique
C’est au sortir de la station d’épuration des Sables-d’Olonne que la transformation commence. Une unité flambant neuve fait passer les eaux usées par cinq étapes d’affinage pour les rendre plus pures. Au cœur de ce traitement, une technologie de pointe : l’osmose inverse.
Le principe ? Forcer l’eau à traverser une membrane percée de pores minuscules – à peine 2 nanomètres (nm), soit 25 000 fois plus fins qu’un cheveu humain. Cette filtration extrême élimine presque tous les polluants. Plutôt que d’être rejetée en mer, l’eau rejoint ensuite la retenue du Jaunay, qui sert déjà de réservoir pour un quart des habitants du département.
C’est une potabilisation « indirecte », puisque l’eau transite par cette vaste nappe de surface avant d’être envoyée vers l’usine de potabilisation classique. À terme, l’installation pourra produire jusqu’à 600 000 mètres cubes d’eau par an, de quoi sécuriser durablement l’approvisionnement de dizaines de milliers de Vendéens.
L’unité d’affinage du programme vendéen Jourdain aux Sables-d’Olonne. VENDÉE EAU
Eau recyclée : ces pays boivent déjà une eau issue des eaux usées
Si le projet semble inédit sous nos latitudes, et peut susciter un certain rejet chez des consommateurs réticents à boire une eau ainsi « recyclée », ailleurs dans le monde cette pratique est déjà une réalité. Dans le comté d’Orange (Californie) et la région de Perth (Australie), les nappes souterraines sont rechargées massivement avec des eaux usées traitées.
Encore plus jusqu’au-boutistes, d’autres métropoles réinjectent carrément le liquide traité dans le circuit d’eau potable, sans passer par une nappe intermédiaire… Au point que les spécialistes désignent cette pratique sous l’appellation « toilet to tap » (des toilettes jusqu’au robinet). Windhoek, en Namibie, est la pionnière : ses habitants consomment de l’eau recyclée depuis 1968.
À Singapour, l’eau réutilisée a même sa marque, NEWater. Longtemps perçue avec méfiance, elle est devenue au fil du temps un motif de fierté nationale.
À Singapour, l’eau recyclée est distribuée sous la marque NEWater, une fierté nationale. Bloomberg via Getty Images
La France, elle, reste à la traîne sur le sujet. La réglementation sur la réutilisation des eaux usées ne s’est assouplie que très récemment, via le plan Eau dévoilé par l’État en 2023, consécutif à la sécheresse spectaculaire de 2022. « Son intensité a enclenché une vraie prise de conscience« , rappelle Julie Mendret, chercheuse à l’Institut européen des membranes.
Ce plan vise à porter à 10 % la part d’eau traitée réutilisée en France, contre moins de 1 % actuellement, et il ambitionne de faire émerger « 1 000 projets de réutilisation d’ici 2027« . Sauf que ceux-ci concernent plutôt des usages dits « intermédiaires » comme l’irrigation agricole, l’arrosage de golfs et d’autres espaces verts, ou le nettoyage de rues.
Le recyclage des eaux usées pourrait faire exploser la facture
En revanche, pour la potabilisation, qu’elle soit directe ou indirecte, les services de l’État disent encore « niet ». Et ce malgré les retours d’expérience concluants à l’étranger. C’est pour faire évoluer les mentalités – et la réglementation à terme – que le syndicat de l’eau vendéen a lancé cette expérimentation à grande échelle : « Les rejets de l’unité d’affinage seront analysés en continu, pour confirmer que l’on peut bien traiter cette eau sans danger pour la santé humaine et l’environnement », explique Alexandre Baudouin, chargé de l’innovation chez Vendée Eau.
Si la barrière réglementaire peut être franchie, le coût de ce traitement high-tech pourrait, en revanche, s’avérer limitant. L’osmose inverse engloutit en effet beaucoup d’énergie, et requiert des membranes très sophistiquées. Ce qui alourdit la facture : selon les estimations, le traitement coûterait entre 50 centimes et 1,50 euro par mètre cube, un montant qui viendrait donc s’ajouter au prix déjà payé par les particuliers. Celui-ci était en moyenne en France de 4,69 euros TTC par mètre cube en juillet 2025.
Pour le projet Jourdain, aucun chiffre officiel n’a encore été rendu public. « À l’inverse, recycler l’eau pour arroser des cultures ou laver la voirie coûtera toujours moins, car les traitements sont plus simples« , explique Julie Mendret.
Enfin, la réutilisation a aussi ses limites écologiques. Sur la côte, elle permet de sauver une ressource qui finirait dans la mer. À l’intérieur des terres, détourner ces rejets pose question, car ils servent souvent en été à maintenir un débit minimal des rivières, vital pour les écosystèmes.
Le projet Jourdain, un exemple à suivre
La réutilisation potable devrait donc rester un cas plutôt rare en France. « Mais cette pratique devra tout de même se développer, car certaines régions côtières connaissent déjà, ou vont connaître, des tensions sur l’eau potable. Dans ces cas-là, le surcoût du traitement reste raisonnable face aux conséquences catastrophiques d’une pénurie« , souligne Nicolas Condom.
La Vendée en est un exemple typique. Ses ressources naturelles sont limitées : le sol granitique rend l’accès aux nappes souterraines presque impossible, la demande explose l’été à cause du tourisme, et les sources d’eau de surface, dont elle dépend à 90 %, s’assèchent régulièrement. « Nous avons sensibilisé les habitants aux économies, colmaté les fuites et construit des retenues pour stocker l’excédent hivernal. Malgré tout, il nous fallait encore trouver 2 millions de mètres cubes par an pour combler notre déficit hydrique, que seul ce recyclage peut assurer« , estime Alexandre Baudoin.
Preuve de l’intérêt croissant pour ce type de solutions, de nombreuses collectivités – Saint-Malo, Brest, Cannes ou Monaco – sont venues observer la démarche aux Sables-d’Olonne, avec l’idée de la reproduire éventuellement chez elles.
Jeux de Paris 2024 : le pari réussi du recyclage des eaux usées dans le village des athlètes
C’était l’une des vitrines écologiques des Jeux olympiques de Paris 2024. Dans l’ancien village des athlètes, plusieurs bâtiments pilotes expérimentent le recyclage des eaux usées domestiques. L’immeuble Cycle, à vocation résidentielle, traite la quasi-intégralité de ses eaux « grises » (douches, lavabos) et « noires » (toilettes) via un système combinant plusieurs étapes de filtration et d’osmose inverse.
L’eau purifiée alimente ensuite les chasses d’eau, lave-linge, et sert à l’arrosage, réduisant la consommation d’eau potable de 60 %, selon son financeur, la Caisse des dépôts. Un deuxième bâtiment teste la phytoépuration, c’est-à-dire l’épuration des eaux grises par des plantes.
Ce type d’initiatives, encore rares, va se développer en France car la réglementation, modifiée en juillet 2024, autorise désormais l’usage des eaux grises domestiques hors expérimentation.
Le dessalement d’eau de mer, une alternative pertinente ?
Pour transformer de l’eau salée en eau potable, la technique est similaire à l’osmose inverse utilisée pour le projet Jourdain, mais en version plus intensive. « Nous avons étudié cette option, confie Alexandre Baudouin de Vendée Eau. Si l’on veut éliminer le sel marin, il faut monter à des pressions très élevées, 40 bars, contre 10 bars pour l’usine d’affinage de Jourdain« , explique-t-il.
La consommation d’énergie est dès lors énorme, et le coût très élevé, estimé entre 1,5 et 2,50 euros par mètre cube d’eau produite. Le problème est aussi écologique : les usines de dessalement rejettent sur le littoral des saumures, des eaux très salées qui peuvent perturber les écosystèmes marins. « C’est donc une solution non durable, à envisager en dernier recours, quand aucune autre option n’existe pour fournir de l’eau potable« , conclut Julie Mendret, chercheuse à l’Institut européen des membranes.
Une eau pour quels usages ?
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55% : irrigation agricole (grandes cultures, maraîchage, vergers…).
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33 % : arrosage des espaces de loisirs (golfs, parcs…).
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7 % : industries (process, nettoyage, refroidissement).
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5 % : environnement (maintien de zones humides).
L’avis de l’expert Nicolas Condom, président du cabinet de conseil Ecofilae
La perspective de boire de l’eau usée retraitée n’a rien de ragoûtant…
Pourtant, c’est déjà une réalité. Prenez Paris : en été, les rejets des stations d’épuration représentent parfois jusqu’à un tiers du débit de la Seine, dont s’alimentent ensuite des usines de potabilisation. On peut pareillement citer le Rhône. D’ailleurs, le nom du projet vendéen Jourdain ne fait pas référence au fleuve biblique, mais au personnage de Molière qui faisait de la prose sans le savoir : on boit de l’eau recyclée sans le savoir. Si l’eau issue de l’unité d’affinage transite par une retenue naturelle, c’est avant tout pour respecter la réglementation, qui interdit encore la réutilisation directe. D’un point de vue sanitaire, elle pourrait être bue directement.
Comment est-ce possible ?
Les traitements d’affinage basés sur l’osmose inverse sont extrêmement poussés. Ils éliminent la quasi-totalité des polluants, y compris les fameux micropolluants émergents : les résidus pharmaceutiques, les pesticides ou encore les PFAS [des rejets industriels persistants, très difficiles à éliminer, ndlr]. À l’inverse, les stations d’épuration classiques ne les filtrent pas et les rejettent dans la nature… avant qu’on ne les retrouve, in fine, dans notre eau potable traditionnelle.
D’où vient alors ce sentiment de dégoût à l’idée de boire de l’eau recyclée ?
Principalement d’une méconnaissance du cycle de l’eau et de son traitement. Paradoxalement, beaucoup de Français croient que stations d’épuration et usines de potabilisation sont une seule et même chose. Ils imaginent donc à tort que l’eau du robinet sort directement des stations d’épuration.
Les chiffres clés
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40 % de la demande totale en eau est actuellement couverte par les eaux usées recyclées à Singapour. Objectif : 55 % en 2060.
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88 % de la France métropolitaine pourrait faire face à une tension modérée ou sévère sur les prélèvements en eau l’été à l’horizon 2050. (Haut-commissariat à la stratégie et au Plan, 2025).
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189 communes étaient privées d’eau potable en France métropolitaine à la fin de l’été 2023.
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Moins de 1 % des eaux usées traitées sont réutilisées en France, soit entre 8 et 11 millions de mètres cubes par an, l’équivalent de la consommation annuelle de 150 000 à 200 000 Français.
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