En mars 2025, le New York Times révélait l’existence d’une liste de près de 200 mots que l’administration fédérale américaine demandait de retirer des documents scientifiques, des appels à projets et des sites d’agences publiques. Parmi eux : « handicap », « inégalités », « diversité ». Cette liste ne cesse de s’allonger. On y voit apparaître des expressions centrales de la recherche biomédicale et clinique, comme « fondé sur les données de la science » (evidence-based), « à risque » ou encore « soins centrés sur les personnes » (person-centered care). C’est ainsi tout un langage – et, avec lui, des manières de penser, de mesurer et de soigner – qui est progressivement démantelé.
Les sites institutionnels ont rapidement été mis en conformité. Des informations et des bases de données ont été retirées du site des centres américains pour le contrôle et la prévention des maladies, comme certaines pages de prévention du VIH. Certaines ne sont jamais réapparues, notamment celles consacrées à l’injustice environnementale. D’autres ont été restaurées à la suite de décisions de justice, mais accompagnées d’un bandeau introductif révélateur d’une intention de réécrire les choses : « Cette page ne reflète pas la réalité. »
Il ne s’agit donc pas d’une querelle sémantique, mais d’une mesure politique radicale : supprimer des mots pour contrôler ce qui peut être étudié, financé, publié – et, en définitive, reconnu. Derrière les mots, ce sont en réalité des personnes qui deviennent plus difficiles à nommer, à rendre visibles et à faire exister.
L’historien Robert Darnton a montré, dans son essai d’histoire comparée De la censure (Gallimard, 2014), que la censure étatique constitue une violence politique visant à contrôler – voire à éradiquer – celles et ceux qui en sont la cible. Le philologue Victor Klemperer (1881-1960) avait déjà montré, dans LTI. La langue du IIIe Reich (Albin Michel, 2023), comment la suppression de mots prépare l’effacement des réalités qu’ils désignent. Il rappelait notamment que, en Allemagne nazie, il fut interdit d’utiliser en physique le nom d’Albert Einstein et l’unité de fréquence « Hertz ». La disparition du langage était déjà une manière d’effacer symboliquement ceux qu’il incarnait.
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