C’est l’histoire d’un jeune homme de 25 ans qui se présente aux urgences. Cela fait quatre jours qu’il souffre de douleurs abdominales diffuses. Son état s’est aggravé avec l’apparition d’une fièvre à 39,4 °C et d’une perte de connaissance survenue la veille de son admission.
À son arrivée à l’hôpital, le patient est toujours inconscient, ce qui empêche de recueillir son témoignage. Les personnes qui l’accompagnent ne coopèrent pas et ne sont pas en mesure de fournir des informations médicales fiables.
L’examen clinique est préoccupant : la température corporelle est de 39,4 °C, le pouls est rapide et faible à 125 battements par minute, et la pression artérielle est très basse à 70/50 mmHg, traduisant un état de choc. L’abdomen est tendu, extrêmement douloureux, avec une contracture généralisée. L’examen rectal, réalisé par toucher rectal et proctoscopie, ne montre aucune anomalie.
Le diagnostic initial évoqué est celui d’un abdomen aigu secondaire à une perforation intestinale compliquée d’un choc septique. Après des mesures de réanimation, l’état hémodynamique est temporairement stabilisé. Des médicaments sont administrés pour soutenir la pression artérielle, associés à une antibiothérapie à large spectre par voie intraveineuse.
La radiographie abdominale révèle une image radio-opaque inhabituelle dans la fosse iliaque droite, posant une véritable énigme diagnostique. On observe également une bulle de gaz sous le côté droit du diaphragme, signe évocateur d’une perforation digestive.
Une intervention chirurgicale en urgence est décidée. L’abdomen est ouvert par une incision médiane (laparotomie). La cavité péritonéale contient du pus et des débris intestinaux. L’intestin grêle et le côlon sont très inflammatoires. Les chirurgiens découvrent une large perforation au niveau de la jonction entre le rectum et le côlon sigmoïde, c’est-à-dire la dernière portion du côlon.
Plusieurs fragments d’arêtes de poisson sont disséminés dans la cavité abdominale, mais on y trouve surtout une anguille, en état de putréfaction, mesurant environ 25 cm…
Un lavage abondant de la cavité péritonéale au sérum physiologique est effectué afin d’éliminer les débris, le pus et les matières fécales. L’ensemble de l’intestin est soigneusement inspecté pour rechercher d’autres perforations.
La région recto-sigmoïdienne est gravement endommagée et en partie nécrosée. Les chirurgiens réalisent alors une intervention consistant à détourner le transit intestinal. Ils relient l’extrémité inférieure du côlon à une ouverture pratiquée dans la paroi abdominale, réalisant une stomie (anus artificiel), tandis que le rectum demeure en place et que son extrémité supérieure est ligaturée. Le moignon rectal n’est alors pas fonctionnel : les selles ne le traversent pas.
Après l’opération, le patient est admis en unité de soins intensifs. Malgré une prise en charge postopératoire rigoureuse, son état continue de se dégrader. Il décède au troisième jour après l’intervention. Ses proches refusent l’autopsie.
Les effets mécaniques d’un corps étranger vivant dans l’intestin
La perforation du côlon par une anguille est une complication aussi exceptionnelle que grave. Une anguille vivante peut se déplacer activement dans l’intestin, se tortiller et exercer une pression répétée contre la paroi digestive, jusqu’à la déchirer. Sa mâchoire pointue et ses dents acérées peuvent mordre les différentes couches de la paroi intestinale, provoquant des lésions multiples et irrégulières, parfois étendues.
Ces mouvements incessants favorisent en outre une nécrose par pression, qui fragilise encore davantage les tissus et augmente le risque de perforation. À ce mécanisme mécanique s’ajoute un risque infectieux : les anguilles d’eau douce hébergent de nombreux microorganismes capables d’entraîner des infections intra-abdominales plus sévères que celles observées avec des corps étrangers inertes.
L’un des principaux obstacles dans ce type de situation est l’obtention d’un récit fiable. Les patients rechignent à révéler ce qui s’est passé. Dans certains cas rapportés dans la littérature, l’explication n’a été donnée qu’après des interrogatoires répétés.
Les perforations coliques exposent à des complications majeures : péritonite, état infectieux sévère (sepsis). En l’absence de traitement, la mortalité peut atteindre environ 30 %.
La laparotomie exploratrice (ouverture de la cavité abdominale) est la stratégie de référence. Elle permet d’inspecter l’ensemble de la cavité abdominale, d’extraire le corps étranger et de traiter les lésions digestives. Une antibiothérapie à large spectre (ciblant les bactéries à Gram négatif et anaérobies) est indispensable. La prise en charge postopératoire repose sur une surveillance étroite, un soutien nutritionnel et la prévention des complications.
Importance d’une prise en charge précoce
Dans les rares cas décrits dans la littérature, une prise en charge rapide a permis une évolution favorable. Dans cette observation, le délai de quatre jours entre l’événement initial et l’admission dans un centre spécialisé a probablement contribué à l’issue fatale.
Les auteurs soulignent l’importance de l’information des patients afin de décourager certaines pratiques dangereuses. En Asie de l’Est, l’introduction d’anguilles vivantes dans le rectum est parfois décrite comme un remède traditionnel contre la constipation.
Dans ce cas précis, publié en octobre 2025 par une équipe de Dacca au Bangladesh dans les Annals of Medicine and Surgery, les chirurgiens n’ont pas pu établir la raison pour laquelle l’anguille a été introduite dans le rectum.
À ce jour, on ne compte que six publications dans la littérature médicale relatant des cas d’introduction d’une anguille vivante dans le rectum, ayant entraîné une perforation intestinale. Ils concernent tous des hommes, vivant en Asie. La perforation touche le plus souvent le rectum ou le côlon sigmoïde. Une chirurgie avec dérivation intestinale a été réalisée dans la plupart des cas, avec une survie généralement favorable lorsque la prise en charge est précoce.
Quand l’interrogatoire du patient éclaire la situation
Un autre cas clinique, publié en décembre 2025 par des chirurgiens chinois (Shiyan, province du Hubei) dans l’Asian Journal of Surgery, illustre l’une des raisons pouvant amener un individu à s’introduire volontairement une anguille dans le rectum.
Il concerne un homme de 39 ans qui se présente aux urgences deux heures seulement après l’apparition de douleurs abdominales intenses et d’une distension abdominale rapide. Il nie tout traumatisme. Lors de l’interrogatoire, mené avec difficulté, il reconnaît avoir tenté de soulager une constipation chronique en introduisant dans son rectum deux anguilles vivantes d’eau douce asiatique (Monopterus albus), environ deux heures avant son admission.
Peu après cette tentative, la douleur devient insupportable, l’amenant à consulter en urgence. L’intervention chirurgicale met en évidence une péritonite aiguë. À l’ouverture de l’abdomen, la cavité péritonéale contient une grande quantité de liquide trouble, nauséabond, témoignant d’une infection sévère.
Deux perforations coliques distinctes sont identifiées. La première, d’environ 1,5 cm de diamètre, siège au niveau du côlon sigmoïde moyen, avec une extrusion partielle d’une anguille à travers la paroi intestinale. La seconde, plus petite (environ 0,3 cm), est localisée dans le côlon descendant distal. La queue de la seconde anguille se trouve à environ 2 cm en amont de cette perforation, tandis que la tête de l’animal a migré jusqu’au côlon transverse.
Les deux anguilles sont extraites avec succès. Après l’intervention, l’évolution est favorable. L’état inflammatoire régresse progressivement et la fonction intestinale se normalise. Lors du suivi à six mois, le patient est asymptomatique et en bon état général.
Ces cas cliniques soulignent que l’introduction d’animaux vivants pour traiter la constipation repose sur des croyances erronées et une information médicale insuffisante. Cette pratique expose à des complications graves, parfois mortelles, alors même que des alternatives médicales simples, efficaces et sûres existent pour la prise en charge de la constipation chronique.
Une surprise de taille au bloc opératoire
Il arrive que la réalité dépasse ce que les chirurgiens, même les plus aguerris, imaginent en entrant au bloc. En 2024, une équipe du Bangladesh (Dacca) a rapporté dans l’International Journal of Surgery Case Reports l’histoire d’un pêcheur de 55 ans qui a consulté aux urgences pour des douleurs abdominales intenses, diffuses, évoluant depuis environ cinq heures.
À l’interrogatoire, il explique qu’une anguille se serait introduite accidentellement par son rectum la veille, alors qu’il pêchait. Le poisson aurait d’abord pénétré dans son longhi, vêtement traditionnel en coton couvrant le bas du corps, avant d’atteindre le canal anal (sic). Le patient n’a pas tout de suite consulté immédiatement, espérant que l’animal ressortirait spontanément.
Le tableau clinique évoque une péritonite. Une laparotomie exploratrice en urgence est décidée. À l’ouverture de la cavité abdominale, les chirurgiens identifient une perforation du côlon sigmoïde. C’est alors par cette brèche qu’apparaît une anguille de… 63,5 cm de long… toujours vivante !
Pour en savoir plus :
Xiang D, Zhang P, Cai J, Liu J. Multiple colonic perforations induced by insertion of live eels. Asian J Surg. 2025 Dec ; 48 (12) : 7366 – 7368. doi : 10.1016/j.asjsur.2025.06.084
Saha A, Rahman MM, Rahman A, et al. Marine predator strikes rectally inserted eel fish causing colonic perforation : a rare case report and review of literature. Ann Med Surg (Lond). 2025 Oct 21 ; 87 (12) : 8909-8913. doi : 10.1097/MS9.0000000000004073
Zhang H, Fang Z, Jiang B, Meng ZJ. Rectal Insertion of Live Eels Resulted in Colon Perforation. Am J Gastroenterol. 2024 Dec 1 ; 119 (12) : 2359. doi : 10.14309/ajg.0000000000002864
Mokbul MI, Roy S, Roy AN, et al. Not your typical abdominal pain : Case report of a fisherman presenting to the trauma & emergency surgery department with intestinal perforation due to an eel fish. Int J Surg Case Rep. 2024 Nov ; 124 : 110401. doi : 10.1016/j.ijscr.2024.110401 Voir la VIDEO de l’extraction de l’anguille
Yao HM, Huang L, Wang XL, Li Y. Unusual cause of colonic perforation secondary to an eel : a case report and literature review. Int J Clin Exp Med 2019 ; 12 : 7914 – 6. doi : 10.1097/MS9.0000000000004073
Lo SF, Wong SH, Leung LS, et al. Traumatic rectal perforation by an eel. Surgery. 2004 Jan ; 135 (1) : 110-1. doi : 10.1016/s0039-6060 (03) 00076-x














