« Après plus d’une semaine de cauchemars, j’envoie ce post du plus profond des ténèbres, je ne pense même pas qu’il sera envoyé », écrit un Iranien sur les réseaux sociaux dans la soirée du dimanche 18 janvier. « Nous sommes de retour, mais ils ont fauché un certain nombre d’entre nous entre leurs griffes », témoigne un autre utilisateur iranien de X dans un message publié quelques heure auparavant.
« Bande d’ordures ! Regardez, nous sommes encore en vie ! », lance un autre Iranien ce même dimanche à l’adresse des dirigeants de la République islamique. Ces messages courts, chargés de défis et de colère, ont été publiés juste avant que la population iranienne ne replonge dans le silence imposé par la coupure d’Internet décrétée par le pouvoir depuis douze jours.
Lundi, la chape de plomb s’est de nouveau abattue sur le pays, à nouveau coupé du reste du monde après le rétablissement bref, partiel et très limité de la connexion observé dimanche. Seuls un nombre restreint d’utilisateurs ont réussi à se connecter.
« Les indicateurs montrent que la connectivité nationale reste minimale », indiquait lundi matin l’ONG de surveillance de la cybersécurité NetBlocks dans un message sur X. L’organisation précise avoir observé la mise en place d’un « filternet » – un système de restrictions gérées permettant le passage très contrôlé de certains messages –, ce qui suggère que les autorités cherchent à renforcer encore le filtrage du réseau.
Durant cette courte fenêtre de connexion, certains Iraniens ont pu donner un signe de vie à leurs proches. Leurs témoignages, relayés par les médias en langue persane, décrivent la répression inouïe intervenue la semaine dernière.
« Tous ceux qui se trouvaient dehors étaient la cible de balles, de gaz et de tirs de paintball. Le bruit des coups de feu était terrifiant », confie un étudiant en médecine de Machhad dans de courts messages adressés à sa sœur vivant à l’étranger. Il raconte que l’un de ses camarades de la faculté de médecine a été tué. « Sa famille a dû payer 700 tomans [soit l’équivalent de 4 725 euros] pour son inhumation. On leur a exigé de remplir un formulaire attestant qu’il appartenait au Bassidj [le corps de miliciens chargé de la sécurité intérieure en Iran, NDLR]. À défaut, il aurait été inhumé dans une fosse commune », écrit le jeune homme.
« Tous nos espoirs, dit-il encore à sa sœur, reposent désormais hors d’Iran car nous sommes impuissants. »
Un dernier selfie avant de mourir
Grâce au recours à des antennes Starlink, des manifestants parviennent encore à faire sortir, au compte-gouttes, de nouvelles vidéos tournées lors des nuits des 8 et 9 janvier, au moment où les protestations étaient à leur paroxysme et ont été réprimés dans le sang.
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Sur l’une d’entre elle, à Sadeghieh, un quartier de l’ouest de Téhéran, une manifestante filme un rassemblement avant de crier et de s’enfuir en courant alors que des tirs visent soudainement une foule pacifique. D’après le contenu de cette vidéo tournée le 8 janvier, les forces de répression de la République islamique ont ouvert le feu à balles réelles sur les manifestants, tirant indistinctement sur les civils.
Une autre image a surgi sur les réseaux sociaux. Celle du visage de Siavash Shirzad. Il s’agit du dernier selfie de ce père de famille de 38 ans avant qu’il soit blessé par balle lors d’une manifestation à Téhéran le 8 janvier et qu’il meure d’une hémorragie quelques heures plus tard à l’hôpital, laissant derrière lui un fils de 12 ans.
Ses yeux bleus sont rougis par les gaz lacrymogènes utilisés par les forces de sécurité contre les manifestants. D’après son cousin interrogé par le quotidien britannique The Guardian, « Siavash a espéré jusqu’au bout que l’aide de Trump arriverait (…). Nous lui avons dit : ‘N’y va pas, c’est dangereux.’ Mais il a répondu fermement : ‘Trump a dit qu’il nous soutenait, j’y vais.' »
Un bilan qui commence à filtrer
Le nombre de victimes de la répression du soulèvement entamé le 28 décembre en Iran ne cesse d’augmenter, à mesure que les ONG de défense des droits humains parviennent à identifier les victimes. Un travail rendu plus difficile encore en raison de la coupure généralisée d’Internet et de la pression exercée par les autorités sur les familles, soulignent ces organisations.
Les connexions intermittentes observées dimanche ont toutefois « permis à une partie des informations et des images accumulées les jours précédents de parvenir, avec un certain retard, à des sources indépendantes, révélant ainsi l’ampleur de la répression et des massacres », explique Human Rights Activists in Iran (Hrana), une ONG basée aux États-Unis.
Au 18 janvier, cette organisation faisait état de 3 919 personnes tuées, tandis que 8 949 autres décès font encore l’objet d’une enquête. De plus, 2 109 personnes ont été grièvement blessées et le nombre de personnes détenues s’élève à 24 669.
Toutes les organisations qui tentent d’établir le décompte des victimes s’accordent à dire que les chiffres publiés à ce stade ne reflètent qu’une partie des décès. Les bilans avancés varient, certaines estimations allant jusqu’à plus de 20 000 morts. Citant « deux sources, dont une en Iran », la chaîne américaine CBS News indiquait déjà la semaine dernière « qu’au moins 12 000 personnes, et peut-être jusqu’à 20 000, ont été tuées« .
Dimanche, le quotidien britannique The Times donnait pour sa part le chiffre de 16 500 morts, sur la base de huit hôpitaux et 16 départements d’urgence en Iran.
Côté gouvernement iranien, un responsable s’exprimant sous couvert d’anonymat auprès de Reuters affirme que le bilan s’élèverait à plus de 5 000 morts, dont 500 membres des forces de sécurité.
Des mesures de Meta pour protéger les Iraniens
Face à l’ampleur de la répression, Meta – qui regroupe notamment Instagram, WhatsApp et Facebook – a pris des mesures pour protéger la sécurité des utilisateurs iraniens, à la suite d’informations selon lesquelles les services de sécurité du pays collectaient massivement des données personnelles. Les comptes Instagram localisés en Iran n’affichent désormais plus ni la liste des abonnés ni celle des abonnements.
Après la guerre de 12 jours contre Israël, le pouvoir judiciaire avait averti que « le fait de suivre ou d’être membre de pages affiliées au régime sioniste » constituait « un acte criminel passible de poursuites ».
La télévision iranienne piratée
Pendant ce bref rétablissement des communications par Internet, la télévision d’État a semble-t-il été piratée dimanche en fin de journée. Des discours du président américain Donald Trump et du fils en exil du dernier chah d’Iran appelant la population à se révolter ont brièvement été diffusés.
Lors du piratage présumé, la télévision a diffusé une séquence de plusieurs minutes avec le titre « Les vraies nouvelles de la révolution nationale iranienne ». On pouvait voir notamment des messages de Reza Pahlavi, le fils du dernier chah d’Iran, établi aux États-Unis, appelant à une révolte pour renverser les religieux au pouvoir depuis la révolution de 1979.
Des discours de Donald Trump ont également été diffusés lors du piratage. Le président américain a menacé l’Iran à de nombreuses reprises lors de la répression des manifestations, évoquant à demi-mot une intervention militaire en soutien aux manifestants. Il a toutefois fait machine arrière depuis que les tueries ont cessé.
Le rétablissement conditionné à une surveillance accrue
Ebrahim Azizi, président de la commission parlementaire de la sécurité nationale et de la politique étrangère, a déclaré lundi que les principaux organes de sécurité prendraient une décision sur le rétablissement d’Internet prochainement, et que le service reprendrait « dès que les conditions de sécurité seraient appropriées ».
Un autre membre du Parlement, Hamid Rasaei, un partisan de la ligne dure, a déclaré que les autorités auraient dû tenir compte des plaintes formulées précédemment par le guide suprême Ali Khamenei au sujet du « laxisme du cyberespace ».
Dans ce contexte de tensions sécuritaires accrues, le chef de la police iranienne a donné lundi « au maximum trois jours » aux personnes « involontairement impliquées dans les émeutes » pour se livrer aux autorités, leur assurant qu’elles seraient alors traitées avec « plus de clémence ».
« Les jeunes qui se sont retrouvés involontairement impliqués dans les émeutes sont considérés comme des personnes trompées, et non comme des soldats ennemis », a ajouté Ahmad-Reza Radan sur la télévision d’État.
La veille, le porte-parole de la justice iranienne, Asghar Jahangir, avait quant à lui adopté un ton beaucoup plus menaçant, réaffirmant que des procès rapides seraient organisés. Il a averti que certains actes s’apparentaient au crime de « guerre contre Dieu », passible de la peine de mort.
Avec AFP et Reuters













