Il suffit de tendre l’oreille pour entendre Jean-Luc Mélenchon en parler. Le leader de La France insoumise (LFI), qui sera en meeting à Roubaix ce samedi 31 janvier, a évoqué à plusieurs reprises une « nouvelle France » lors de la campagne pour les élections municipales de mars prochain. L’expression, dont les premières occurrences ne datent pas des derniers mois, semble même être devenue un slogan des insoumis.
Pour eux, il s’agit de décrire le pays tel qu’il résulte au « 21e siècle ». C’est-à-dire « brassé par les migrations », « plus éduqué », « plus urbanisé » ou encore avec des femmes qui « ont gagné des droits et une plus grande place dans la vie sociale », comme le résume le programme de LFI, l’Avenir en commun.
« La condition pour pouvoir être un seul peuple français, c’est d’accepter ce que nous sommes, comme nous le sommes. Avec maintenant des enfants, des petits-enfants, des tontons, des tatas, des grand-pères et des grand-mères que l’on va voir au bled une fois par an », a illustré Jean-Luc Mélenchon depuis Villeurbanne (Rhône) le 9 janvier dernier.
Le concept, en plus de prolonger et d’élargir d’autres termes déjà utilisés par le triple candidat à la présidentielle – tels que le « métissage » ou la « créolisation » – revient à s’attaquer à l’identité nationale. Un terrain largement occupé par la droite et surtout son extrême, à laquelle les insoumis se targuent d’avoir tendu un « piège » le 22 janvier dernier.
Piéger l’extrême droite
En meeting à Toulouse ce jour-là, Jean-Luc Mélenchon a de nouveau parlé de la « nouvelle France », en la présentant comme celle du « grand remplacement », celle « d’une génération qui en remplace l’autre ».
L’extrême droite a mordu a l’hameçon insoumis, ne retenant pas tant l’idée développée que l’expression utilisée: « le grand remplacement », du nom de cette théorie – raciste, complotiste, contestée par la plupart des démographes – de l’écrivain français Renaud Camus, selon laquelle la population française serait progressivement remplacée par une population immigrée.
Non seulement, Éric Zemmour, partisan de cette thèse, est sorti du bois, voyant dans cette sortie une forme de validation. « Il confirme ce que j’ai toujours dit, c’est à dire qu’il assume le grand remplacement, il est le parti du grand remplacement », déclare-t-il sur BFMTV.
Mais aussi Jordan Bardella, président du Rassemblement national qui a toujours été beaucoup plus ambigu sur ce sujet bien trop sulfureux et encombrant pour un parti s’attachant à se « normaliser » dans l’espoir de prendre le pouvoir.
« Jean-Luc Mélenchon défend l’éclatement communautaire, l’ère des minorités contre le peuple et les revendications de l’islam politique », a accusé ce dernier sur X.
« Le grand remplacement des générations »
Du pain béni, d’après les insoumis. « On a vu trois choses. D’abord que le terme avait beaucoup de sens pour monsieur Bardella (…) Deuxièmement qu’eux comprennent bien le grand remplacement comme la théorie de Camus (…) Et troisièmement, on voit que ces gens ne comprennent absolument rien à rien. Monsieur Bardella n’a pas écouté le propos », tance le député LFI Hadrien Clouet auprès de BFM.
Jean-Luc Mélenchon n’a pas manqué de saisir la balle au bond, répliquant d’un ton professoral: « Monsieur Bardella, faites un effort intellectuel. Essayez de bien comprendre la langue française. Tâchez de suivre les phrases dans un raisonnement. Le grand remplacement dont je parle est celui des générations », a commencé le tribun.
Avant de railler son adversaire à l’appui d’un « exemple »: « Jean-Marie Le Pen était un ‘Français de souche’. Pas vous. Pourtant, vous le ‘grand remplacez’ à son poste et dans ses idées. C’est le mécanisme de la vie. C’est ça la nouvelle France. »
« Nous aimons le pays tel qu’il est »
Pour Jean-Luc Mélenchon, qui a prédit depuis longtemps un affrontement final face aux lepénistes à la présidentielle, l’occasion était trop belle pour installer une opposition idéologique.
« C’est un petit piège qui permet de montrer que contrairement à ce que dit l’extrême droite, qui fantasme un pays qui n’existe pas, nous, nous aimons le pays tel qu’il est; nous le regardons tel qu’il est en voulant faire face aux grands défis de notre temps », a salué Mathilde Panot, cheffe des députés LFI, sur TF1 ce mardi.
« C’est exactement l’objectif: avoir un récit contre-hégémonique et dire qu’il y a différentes manières de faire un pays », confirme Hadrien Clouet.
D’un côté, la vision de « l’extrême droite qui est haineuse, ethnonationaliste, comme si le pays était une ethnicité ou une couleur de peau, une religion » ; de l’autre « un projet collectif », laissant une « place pour absolument tout le monde », veut croire le parlementaire, par ailleurs co-responsable du programme insoumis.
Un débat déjà existant à gauche
Évidemment, tous ne sont pas aussi enthousiastes à gauche face au concept de « nouvelle France ». « Le danger est que la France désindustrialisée, des zones rurales, sans immigration, se sente visée… Et que, plutôt que de combattre le ‘grand remplacement’, cela revienne à le nourrir », pointait l’ancien insoumis Alexis Corbière dans Le Monde fin décembre.
Une critique qui n’est pas sans rappeler celle de François Ruffin, lui aussi en rupture avec LFI depuis les législatives anticipées de 2024. Le député de la Somme a écrit un ouvrage au titre évocateur à l’issue de ces élections: Ma France en entier, pas à moitié!
Dans un passage de cet ouvrage, également cité par Le Monde, le candidat à la primaire de la gauche estime que la nouvelle France, « en creux, ça s’oppose à la ‘vieille France’ des campagnes, racistes, colonialistes ». « Notre gauche rassemblait le peuple sur une base de classe, d’intérêts matériels, les « travailleurs ». Aujourd’hui, lui divise le peuple sur une base géographique », voire « ethno-géographique », souligne le Picard.
Réguliers à gauche, ces reproches sont aussi alimentés par une sortie de Jean-Luc Mélenchon qui avait déclaré à une militante lors d’une manifestation à Paris en septembre 2024:
« Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps. »
Chez les insoumis, Hadrien Clouet s’inscrit contre un abandon des campagnes par LFI: « Cette France rurale a aussi évolué et doit aussi avoir des pouvoirs accrus sur sa vie, son existence. Penser que le concept de ‘nouvelle France’ les laisserait à côté, c’est je pense méconnaître le désir de changement qui existe aussi dans le monde agricole et campagnard », dit-il.
Article original publié sur BFMTV.com















