De notre envoyé spécial au Portugal,
Dans le centre Ismaili de Lisbonne, une petite équipe de six femmes prépare ses actions sur le terrain. Leur objectif : recueillir des informations sur la santé mentale et le bien‑être des personnes migrantes dans le cadre du projet What Health (Quelle santé, en français). Au programme, aller à la rencontre des populations immigrées dans la rue, mais aussi profiter des fêtes et des événements des diasporas pour proposer leurs questionnaires.
« La santé mentale, c’est un sujet extrêmement complexe, et donc tabou pour beaucoup, explique Sofia Peyssonneau, chargée de développement communautaire de la fondation Aga Khan, travaillant sur le projet What Health. On ne peut pas se contenter d’organiser des événements intitulés « santé mentale ». Il faut trouver d’autres stratégies. Par exemple, lorsqu’il y a une fête d’une diaspora, nous demandons à y tenir un stand. Nous proposons un bilan de santé grâce aux médecins de l’équipe, puis les participants remplissent un questionnaire sur la santé mentale. »
Des membres de l’équipe de What Health organisent un jeu de rôle pour préparer les personnes étrangères aux rendez-vous avec les institutions lors d’une fête de la diaspora pakistanaise au Portugal à Lisbonne. Elles profitent de l’occasion pour présenter un questionnaire lié au bien-être et à la santé mentale.
Des médiatrices issues de l’immigration en première ligne
Sur le terrain, ce sont ces médiatrices issues de l’immigration qui portent ce travail de longue haleine. Elles viennent du Népal, de Chine, d’Inde, du Bangladesh ou encore du Pakistan. Diplômées dans leur pays d’origine, parfois médecins, elles veulent améliorer les conditions de vie de leurs pairs en participant à la collecte de données et à la sensibilisation. « Il y a un besoin d’améliorer les choses, car les migrants au Portugal ont des difficultés d’accès aux services de santé et la santé mentale reste très taboue », explique Pabitra Neupane, médiatrice culturelle pour l’association Nialp et travaillant sur le projet What Health.
Financé notamment par l’Union européenne, What Health doit mener, jusqu’en 2029, un vaste travail de recherche sur la santé mentale des migrants afin de favoriser une meilleure prise en charge. Après la collecte de témoignages, l’équipe d’enquêtrices interrogera des médecins pour cerner les lacunes du système, avant de les former à une approche intégrant les dimensions culturelles. Certains praticiens ainsi formés, accompagnés par les enquêtrices, iront ensuite au contact des communautés migrantes pour les sensibiliser à la santé mentale et expliquer les parcours de soins disponibles.
D’un pays d’émigration à une terre d’accueil en besoin de main-d’œuvre
Depuis la fin des années 1990, le Portugal est passé d’un pays d’émigration à un pays d’immigration. « Dans un premier temps, le pays a accueilli surtout des migrants des pays lusophones, comme le Brésil et le Cap-Vert, puis des citoyens d’Europe de l’Est », rappelle Mario Ribeiro, doctorant et coordinateur de l’Observatoire des migrations. À partir du milieu des années 2010, sont arrivés des réfugiés syriens et afghans, des travailleurs venus du sous-continent indien et des retraités européens, dans un contexte de vieillissement démographique et de besoin accru de main-d’œuvre.
Mario Ribeiro, doctorant et coordinateur de l’Observatoire des migrations, le 27 juin 2026 à Lisbonne.
« Nous avons besoin de travailleurs migrants pour l’agriculture, le tourisme ou encore l’accompagnement des personnes âgées », souligne-t-il. « Si l’on va dans les champs de l’Alentejo ou du Ribatejo, la majorité des récoltes est réalisée par des travailleurs migrants. » La présence de ces nouveaux publics impose une adaptation des services, notamment dans le domaine de la santé mentale.
En effet, nombre de personnes arrivent au Portugal traumatisées, soit par des parcours de migration violents et déshumanisants, soit à cause des conflits qui leur ont fait fuir leur pays. À Almeirim, une ville à environ 80 km à l’est de Lisbonne, Cátia Sequeira, qui coordonne un centre local d’aide et d’insertion des migrations (Claim), a notamment accompagné des réfugiés syriens et ukrainiens marqués par la guerre. « Certaines personnes sursautaient au simple bruit d’une chasse d’eau parce qu’il leur rappelait les bruits des bombardements », raconte-t-elle.
L’entrée des locaux du Centre local d’aide et d’intrégration des migrants (Claim) d’Almeirim géré par l’association Pro Abraçar, le 28 juin 2026.
Face à ces situations, l’association Pro Abraçar qui gère le Claim d’Almeirim a développé Cuidar+, un accompagnement psychologique et social pour aider les personnes à retrouver des repères. « Il fallait créer un espace où l’on peut les écouter. Il y a aussi beaucoup de violence domestique et de violences plus complexes. Nous avons instauré un climat de confiance et cultivons une grande proximité avec nos usagers, ce qui nous permet d’intervenir lorsque des situations plus délicates surviennent. »
Avec l’arrivée de nouveaux publics, souvent non lusophones, le système de santé s’est aussi ajusté. « Le premier défi reste toujours celui de la barrière de la langue », note Mario Ribeiro. Des services d’interprétariat téléphonique et des médiateurs interculturels ont été mis en place pour faciliter la communication entre soignants et patients migrants. Un travail de médiation prolongé par le projet What Health, mais aussi des organisations comme l’ONG Conselho português para os refugiados (CPR – le Conseil portugais pour les réfugiés, en français).
Au CPR, un accueil qui prend en compte les différences culturelles
À Loures, le centre d’accueil des réfugiés géré par le CPR constitue une autre porte d’entrée vers les soins, pensée pour les personnes en demande du statut de réfugié. Dès leur arrivée, les réfugiés sont logés et accompagnés pendant toute la première phase de leur procédure d’asile. « Ils sont toujours évalués dans les premières 48 heures, avec un bilan psychosocial qui prend en compte la santé physique, mais aussi une première évaluation de la santé mentale », détaille Catarina Baptista, directrice de ce centre et psychologue de formation. Ce tri initial permet d’identifier rapidement les situations les plus urgentes.
Alexandre Carvalho, directeur de l’accueil au centre pour réfugiés du Conselho portugues para os refugiados (CPR) de Loures et Catarina Baptista, la directrice du centre, le 28 mai 2026 à Loures.
« Notre équipe de psychologues réalise ensuite une analyse plus approfondie, en individuel ou en groupe selon la situation de la personne », ajoute la directrice du centre. Le CPR a aussi signé un protocole avec l’hôpital psychiatrique Júlio de Matos, à Lisbonne, pour garantir un accès plus rapide aux consultations de psychiatrie.
Pour Catarina Baptista, le fait de proposer des soins dans un cadre habitué aux réfugiés est déterminant : « Le soutien est ici pensé de façon culturellement sensible. Dans de nombreux hôpitaux, on voit encore des difficultés à accéder à des services de traduction ou à comprendre des comportements qui varient selon les cultures. Cette incompréhension entrave le diagnostic et la continuité des soins, alors même que la loi sur l’asile oblige le pays à garantir l’accès à la santé. »
Réformes, factures et isolement : un contexte qui abîme les esprits
Si les acteurs de terrain multiplient les initiatives, le contexte politique et économique pèse lourdement sur la santé mentale des migrants. Depuis une réforme entrée en vigueur en 2025, les personnes en situation irrégulière doivent payer plus de 100 euros pour se rendre à l’hôpital, une somme hors de portée pour beaucoup, qui craignent aussi de perdre une journée de salaire. « Le fait que ces personnes, qui sont en cours de régularisation, doivent payer, les conduit souvent à renoncer à se soigner, pointe Cátia Sequeira. Beaucoup cessent d’aller à l’hôpital parce qu’elles ont entendu un ami dire qu’il a eu un passage aux urgences et a reçu une facture. Alors, elles attendent d’être au bout du rouleau et quand elles arrivent ici, nous devons souvent appeler directement les urgences. »
Ces impératifs financiers nourrissent le mal-être auquel s’ajoute souvent l’isolement. Nombre de travailleurs migrants vivent loin de leurs proches. L’équipe de Cátia Sequeira rend ainsi régulièrement visite aux personnes hospitalisées, un accompagnement non prévu dans ses missions officielles, mais qu’elle juge indispensable pour que « personne ne se sente seul ».
Cátia Sequeira, coordinatrice du centre d’aide et d’intégration des migrants (Claim) de Almeirim, dans des locaux de l’association Pro Abraçar qui gère le Claim, le 28 juin 2026. Elle est entourée de photos de femmes migrantes qui ont fait l’objet d’une exposition en 2025.
Au niveau européen, la situation se tend aussi avec le nouveau Pacte sur les migrations, qui prévoit une accélération des procédures d’asile et des mécanismes de tri à la frontière. Catarina Baptista du CPR s’inquiète du risque que les personnes aient « moins de temps pour faire valoir leurs droits et accéder à un accompagnement digne ».
Xénophobie décomplexée et retraumatisation des réfugiés
Dans ce climat, la montée du parti d’extrême droite Chega et la banalisation du discours anti‑immigration au Portugal ont des effets directs sur la santé psychique. Toutes les participantes au projet What Health constatent un changement de regard en un peu plus d’un an. « Le racisme augmente. Quand je suis arrivée en 2022, les gens étaient accueillants. Maintenant, si on est voilée, on est discriminée. On m’a déjà refusé l’entrée dans un bus », témoigne la docteure Sabera Parvin, l’une des enquêtrices de terrain du projet mené par la fondation Aga Khan et Nialp.
Pour les acteurs associatifs, cette hostilité représente aussi une forme de violence psychologique. « Nous avions le sentiment que la communauté locale avait progressivement accepté ces nouveaux habitants. Puis, il a fallu recommencer à lutter contre les préjugés et la désinformation. Le parti Chega a fini par saper le travail que nous avions déjà accompli », observe Cátia Sequeira, de l’association Pro Abraçar.
Catarina Baptista du CPR explique en quoi ces discours violents touchent plus particulièrement les réfugiés : « Un processus de retraumatisation se met en place : je quitte mon pays parce que je ne m’y sens pas le bienvenu, et j’arrive dans un autre pays où je ne me sens pas le bienvenu non plus. C’est une nouvelle couche de traumatisme qui s’ajoute à un traumatisme préexistant. La confiance envers les institutions et les personnes censées aider diminue, ce qui rend les gens encore plus vulnérables. »
L’ONG porte d’ailleurs le projet « Do Cuidado ao Auto‑Cuidado » (Du soin au soin de soi, en français), qui vise à faire profiter de leur expertise d’autres structures et professionnels du système d’asile aux questions de santé mentale. « Ce projet a deux grands objectifs : d’un côté, former des équipes culturellement sensibles et informées des traumatismes ; de l’autre, les aider à se protéger elles‑mêmes du stress secondaire lié à l’exposition à la souffrance », explique Katarina Batista. Là encore, l’enjeu rejoint celui de What Health : prendre soin des personnes migrantes, c’est aussi prendre en compte celles et ceux qui les accompagnent pour que le système d’accueil reste humain.
« Cofinancé par l’Union européenne. Les vues et opinions exprimées sont cependant celles de l’auteur ou des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement celles de l’Union européenne ou de la DG Politique régionale et urbaine. Ni l’Union européenne ni la DG Politique régionale et urbaine ne peuvent en être tenues responsables. »




