Livre. Pour les affaires des fleuristes, le 1er novembre est décisif. Car à la Toussaint, nombre de familles se rendent au cimetière afin d’y fleurir les tombes de leurs disparus. Cette tradition que l’on pourrait croire très ancienne n’a pas une origine si lointaine. Dans La Religion des morts (Seuil, 304 pages, 23 euros), l’historien Guillaume Cuchet montre qu’elle s’est installée au XIXe siècle. Plus généralement, une bonne part de la culture funéraire dans laquelle nous vivons toujours est héritée de cette époque. « Le XIXe siècle a inventé le deuil moderne » : voilà ce qu’entend démontrer cet essai stimulant.
Les cimetières sont le point de départ de l’enquête menée par le professeur d’histoire contemporaine à la Sorbonne. Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, ils connaissent deux mutations majeures. La première, c’est qu’ils sont déplacés. Essentiellement pour des raisons d’hygiène, les vieux cimetières au cœur des villes sont fermés, pour en établir de nouveaux à l’extérieur de celles-ci. Exemple à Paris, où l’antique cimetière des Saints-Innocents est vidé de ses ossements, entreposés dans des carrières qu’on appellera « catacombes » vers 1786. Au-delà du mur des Fermiers généraux, limite du Paris de ce temps, une vaste nécropole est créée : le Père-Lachaise.
Dans ce nouvel espace s’opère un second bouleversement : l’apparition des tombes individuelles, avec le décret de 1804. Jusqu’alors, sauf quelques rares nobles et ecclésiastiques, personne n’avait le droit à sa propre sépulture. Une fois morts, les hommes et femmes de l’Ancien Régime étaient indistinctement mêlés à la même terre. Cette vaste égalisation des conditions post-mortem prend fin après la Révolution. Rupture décisive : le « culte des morts » – expression qui fait florès – peut dès lors se déployer.
Un rituel apparaît : la visite aux défunts. Jusque-là, on priait seulement pour leurs âmes. Désormais, on se rend régulièrement sur leur tombe, en prenant l’habitude d’y déposer fleurs et couronnes. Par ces visites, par ces fleurs, s’exprime la relation d’affection qui unit les vivants et les morts. Davantage marquée par l’émotion, la nouvelle culture funéraire est imprégnée du romantisme de son temps.
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