Des dizaines de tracteurs aux couleurs de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs sont entrés dans Paris, mardi 13 janvier à l’aube, pour exiger des « actes concrets et immédiats » du gouvernement qui peine à faire face à la colère agricole. Un premier convoi d’une quinzaine de tracteurs était entré dans la capitale peu avant 6 heures, et a été vite rejoint par des dizaines d’autres véhicules. Au total, 150 tracteurs sont déjà rentrés dans la ville, selon la préfecture de police, qui recense près de 350 tracteurs en tout.
Le mouvement ambitionne de faire débarquer plusieurs centaines de tracteurs dans Paris. Entrés par Porte Dauphine et escortés par des camions de CRS, ils doivent parcourir de grandes artères de la capitale. A 6 h 15, ils remontaient vers l’avenue Foch en direction de l’Arc de Triomphe, en klaxonnant abondamment. « Pas de pays sans paysan », « pas de paysan => pas d’alimentation », peut-on lire sur un panneau accroché à l’un des tracteurs.
Leur parcours, avalisé par la préfecture de police de Paris, passe par les Champs-Elysées et les mènera ensuite à l’avenue George V et au pont de l’Alma avant un rassemblement qui doit se tenir quai d’Orsay. Certains ont même prévu matelas et duvets pour prolonger la journée de mobilisation.
L’action a lieu à l’initiative de la FNSEA Grand bassin parisien, une entité englobant l’Ile-de-France et des départements de régions voisines de la capitale, pour exiger des mesures et défendre la souveraineté alimentaire « en danger », selon un communiqué. Cette étape intervient quelques jours à peine après les actions coup de poing de la Coordination rurale et de la Confédération paysanne, et aussi après des opérations ayant ciblé lundi les ports français – symbole du libre-échange – ainsi que des autoroutes.
Signature de l’accord UE-Mercosur
A l’approche de la signature de l’accord entre l’Union européenne (UE) et quatre pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay et Uruguay) samedi au Paraguay, les actions d’agriculteurs qui y sont opposés perdurent ainsi en France. Au Havre, premier port français pour le trafic de conteneurs, des filtrages ont été mis en place avec des pneus en flamme, des troncs d’arbres et quelques tracteurs, sans bloquer l’activité : depuis ce week-end, des agriculteurs « contrôlent » les camions frigorifiques et vérifient la provenance des produits.
Ces actions ont permis de découvrir « de la farine étrangère, des soupes avec des légumes thaïlandais, des produits qui n’ont pas les mêmes normes de production » que les nôtres, a déploré auprès de l’AFP Justin Lemaître, secrétaire général des Jeunes Agriculteurs en Seine-Maritime, réclamant « que l’importation respecte nos standards de production ». La mobilisation à l’entrée du port du Havre « sera levée à minuit de lundi à mardi », « avant d’organiser un départ collectif en bus vers Strasbourg le 20 janvier » devant le siège du Parlement, selon ce porte-parole.
Blocages, barrages et manifestations
Les partisans de l’accord avec le Mercosur, fruit de plus de vingt-cinq ans de négociations, le jugent essentiel pour stimuler les exportations, soutenir l’économie du continent et renforcer les liens diplomatiques dans un contexte d’incertitude mondiale. Mais pour ses détracteurs, ce traité va bousculer l’agriculture européenne avec des produits importés d’Amérique latine moins chers et pas forcément respectueux des normes de l’UE, faute de contrôles suffisants.
Lundi matin au port de Bayonne, une centaine d’agriculteurs de la Confédération paysanne, du Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) et du syndicat basque ELB ont ainsi bloqué un site céréalier d’exportation de l’entreprise Maïsica, vu comme un « symbole fort » des accords de libre-échange qu’ils dénoncent. A La Rochelle, une soixantaine de manifestants ont établi un barrage de ballots de paille devant des installations pétrolières sur le port industriel, à l’appel de la Coordination rurale (CR).
Au total, « 55 actions » organisées dans « 31 départements » ont mobilisé « 2 400 personnes et 1 000 engins », selon le ministère de l’intérieur. Elles ont notamment eu lieu devant les préfectures et sur les routes à Metz, Pau, Périgueux, Poitiers, Dax et Limoges, à l’appel de plusieurs syndicats.
Cette nouvelle mobilisation agricole, qui avait débuté en décembre dans le Doubs puis en Ariège en opposition à la gestion gouvernementale de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) bovine, s’était musclée la semaine dernière avec l’entrée de tracteurs dans Paris. « Je n’ai pas l’impression que l’on ait pris beaucoup d’avancées depuis Paris », glisse, amer, Thomas Hégarty, président de la CR en Haute-Vienne, où le syndicat a déversé des déchets devant la préfecture, à Limoges.
« Les paysans sont déjà dans une immense détresse »
Plusieurs axes routiers, ponts et zones industrielles ont été bloqués ou perturbés par des tracteurs dans les Pyrénées-Atlantiques, les Landes, en Loire-Atlantique, dans le Morbihan et en Moselle, et sur l’A31, près de la frontière avec le Luxembourg.
Si un blocage de l’A63 à hauteur de Bayonne a été levé dans la nuit après négociation avec le préfet, des barrages restaient en vigueur lundi sur l’A64, au sud de Toulouse, et surtout sur l’A1, avec un barrage filtrant établi par la CR dans le sens Lille-Paris. « C’est à se demander si l’Etat veut encore de ses paysans, déplore Franck Hembert, exploitant maraîcher dans le Pas-de-Calais. Qu’il y ait Mercosur ou pas Mercosur, les paysans sont déjà dans une immense détresse. »
« La colère des agriculteurs est profonde et leurs revendications sont légitimes, et nous les entendons au plus haut niveau du gouvernement », a répondu lundi matin sur BFM-TV la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, après avoir annoncé vendredi des mesures en faveur des céréaliers, des viticulteurs ou encore des éleveurs, sans calmer la mobilisation. Une grande partie de cette enveloppe de 300 millions d’euros, étalée sur 2026 et 2027, dépend toutefois de l’adoption du budget 2026.
A l’étranger, des manifestations ont eu lieu en Italie, en Pologne et en Irlande pour protester contre l’accord avec le Mercosur, qui créerait l’une des plus grandes zones de libre-échange au monde, avec plus de 700 millions de consommateurs. La ratification du traité dépend encore d’un vote qui s’annonce serré au Parlement européen, pas avant février. Un grand rassemblement d’agriculteurs est prévu devant son siège strasbourgeois le 20 janvier.











