Soyons lucides, les arènes contemporaines ne sont pas exemptes de tragédie. Le football américain fait par exemple débat pour les dangers qu’il fait courir à des champions souvent rattrapés par des traumatismes irréversibles. Au rugby, les chocs peuvent être si violents qu’un « protocole commotion » consistant à extraire un joueur du match est ordonné au moindre doute. Et le boxeur japonais Ginjiro Shigeoka est actuellement entre la vie et la mort après un combat dévastateur. Mais dans nombre de sociétés anciennes, la plupart des sports, caractérisés par leur sauvagerie et leur absence de règlement, relevaient surtout du spectacle à l’issue souvent fatale.
Le pugilat antique : quand les pugilistes se battaient jusqu’au sang
La statue du pugiliste qui trône au Musée national romain expose sa face de bronze labourée de cicatrices. Manifestement, au IVe siècle avant J.-C., le pugilat était un sport de durs ! Très populaire chez les Grecs, mais aussi chez les Étrusques et les Romains, cet ancêtre de la boxe exigeait l’emploi de cestes, des lanières de cuir gainant les poings. Les coups portés, pense-t-on, exclusivement à la tête, faisaient mal.
Le poète latin Virgile évoque, dans l’Énéide, un pugiliste aux cestes « souillés de sang et d’éclats de cervelle ». Si la mort n’était pas recherchée, elle restait une option : l’historien Jean-Manuel Roubineau a dénombré huit décès sur les « rings » de Grèce antique.
Les Grecs avaient une tolérance à la violence supérieure à la nôtre ; chaque homme libre savait qu’au moins une fois dans sa vie il ferait l’expérience de la guerre. Le pugilat paraissait donc un moindre mal.
Pugilistes sur une amphore. Metropolitan Museum of Art, New York. Antimenes Painter/Wikimedia Commons
Ulama : un sport mésoaméricain millénaire où se mêlaient prouesse et sacrifices
Bien avant la conquête espagnole, les peuples de l’actuel Mexique, Mayas et Aztèques en tête, étaient fondus de jeux de balle. L’un de ces sports, l’ulama, y est pratiqué depuis… près de quatre mille ans !
Dans sa version actuelle, l’accessoire de base est une sphère de 3 à quatre kilos en caoutchouc solide. Réparties de part et d’autre d’une ligne, les deux équipes se renvoient le ballon à l’aide des coudes ou des hanches, sans jamais utiliser les mains ni les pieds, ni la tête.
Du Honduras au sud-ouest des États-Unis, près de 3 000 terrains ont été découverts – dont 24 sur le seul site maya de Cantona.
Dans le monde mésoaméricain, rien n’était jamais déconnecté du religieux. Si l’on jouait, c’était pour s’assurer que le monde, manipulé par des forces occultes, continuerait de tourner.
À la fin de certaines parties, des joueurs étaient sacrifiés, et leur tête enfouie au centre du terrain. Une vilaine habitude qui, fort heureusement, a disparu aujourd’hui.
L’ulama, un jeu pratiqué par les Mayas et les Aztèques. Getty Images/iStockphoto
Venationes : les chasses aux fauves qui enflammaient la foule romaine
De la République (au IIe siècle avant notre ère) à la fin de l’Empire, les Romains se sont régalés, lors des périodes de jeux, de grandes parties de chasse : les venationes. Elles avaient lieu le matin, les spectacles de gladiateurs se tenant, eux, plutôt l’après-midi.
On y voyait des combattants spécialisés (les venatores) lutter contre des lions, des tigres ou des léopards venus à grands frais d’Afrique du Nord et d’Orient. En l’an 107, lorsque l’empereur Trajan fêta sa victoire sur la Dacie (l’actuelle Roumanie), pas moins de 11 000 bêtes périrent au Colisée.
Vous avez dit massacre ? À York, en Angleterre, les restes d’un homme mordu profondément au bassin par un lion ont été mis au jour dans un cimetière. Peut-être celui d’un venator. À moins qu’il ne s’agisse d’un de ces condamnés à mort livrés aux fauves – un supplice que les Romains, blasés, regardaient comme un show de troisième catégorie…
Détail dépeignant un gladiateur qui transperce un chat sauvage, IVème siècle après JC ; Galleria Borghese, Rome, Italie. BRIDGEMANART.COM
Le Calcio florentin, un sport médiéval mêlant lutte et foot américain
L’Europe médiévale n’a pas été avare de jeux virils. L’un des exemples les mieux documentés nous vient de Florence, en Italie, où l’habitude fut prise, au XVe siècle et peut-être même avant, de s’affronter par équipes pour la possession d’un ballon. Les règles étaient sommaires : à peu près tout était autorisé pour bloquer l’adversaire.
Depuis 1930, ce sport vit une renaissance. Les quatre quartiers historiques du centre-ville se rencontrent tous les ans en juin, identifiés chacun par leur couleur : les blancs de Santo Spirito, les bleus de Santa Croce, les rouges de Santa Maria Novella et les verts de San Giovanni – à raison de 27 joueurs par camp.
Le résultat ? Un mélange, chargé en testostérone, de football américain, de lutte et de boxe, auquel seuls les Florentins de souche ou résidents depuis dix ans peuvent participer. Sur le sable de la piazza Santa Croce, « tradition » rime toujours avec « gnons »…
Chaque année en juin, le calcio storico fiorentino rassemble amateurs et curieux à Florence (Italie). Ce jeu de ballon sans merci voit s’affronter deux équipes de 27 joueurs sur un terrain sablonneux, au cœur de la ville. GIANNI PASQUINI/ALAMY/ HÉMIS
Bear baiting : l’incroyable popularité de ces combats cruels en Angleterre
Amis des animaux, n’allez pas plus loin ! Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les combats opposant des ours et des chiens étaient très populaires en Angleterre. Au point que Londres comptait plusieurs arènes spécialement dédiées au bear baiting. Loin d’être un simple divertissement pour le peuple, ce « piégeage de l’ours » était couru de l’aristocratie.
Les chiens sélectionnés, de grande taille, étaient essentiellement des mastiffs. Leur prix, et surtout celui des ours (jusqu’à 12 livres, bien plus qu’un cheval), laisse penser que les combats ne visaient pas forcément leur mort. Mais l’analyse d’ossements sur des sites archéologiques montre qu’ils en sortaient bien mal en point.
Combats d’ours au Charley’s Theatre, Westminster, Londres, en 1821. ALAMY/ HÉMIS
Knattleikr : l’incroyable jeu viking où les parties finissaient en mêlée
Ce pourrait être un nom de volcan. Il s’agit en réalité d’un jeu pratiqué dans l’Islande médiévale, île colonisée par les Vikings dès la fin du IXe siècle. Parce qu’il est mentionné plusieurs fois, quoique de manière brève, dans des récits locaux, le knattleikr peut être grossièrement décrit : chaque participant, muni d’un bâton ou d’une canne, devait frapper une ou plusieurs petites balles dures, possiblement en bois ou en cuir. En hiver, on jouait sur la glace.
Un grand flou demeure sur les règles exactes, on ignore notamment si cette activité se pratiquait en équipes ou en série de duels.
L’esprit du jeu ? Pas de quartiers ! Dans les sagas de Grettir ou de Gísli Súrsson, écrites au Moyen Âge, on apprend que la balle était envoyée avec violence sur les joueurs adverses. Ailleurs, une partie pouvait dégénérer en bagarre générale.
Ici et là, on décrit des joueurs s’empoignant comme des lutteurs. En définitive, le knattleikr se jouait… comme il se prononce !
Tire-bouc : l’incroyable histoire du jeu équestre sauvage devenu sport national
Jusqu’aux années 1960, le tire-bouc était un jeu pratiqué dans les pays d’Asie centrale à l’occasion des grandes fêtes. Nommé kôkpar en kazakh, kôkbôrù ou ulak en kirghize, bouzkachi en tadjik, il consistait à se disputer, entre cavaliers, le cadavre d’un chevreau décapité.
Joseph Kessel en décrit longuement une partie dans son roman Les Cavaliers.
Autant dire que tout était permis, à commencer par fouetter son cheval, celui des adversaires et, bien entendu, les adversaires eux-mêmes. Dans ces mêlées sauvages, où bêtes et hommes ne formaient plus qu’un tas hurlant, les chutes étaient courantes.
Si l’issue était rarement fatale, beaucoup se blessaient. Sous l’influence soviétique, le tire-bouc a été débarrassé de ses aspects les plus cruels, codifié et transformé en sport national. Malgré cela, sa version traditionnelle perdure par endroits.
Jeux équestres nomades traditionnels également connus sous le nom de tire-bouc, kokpar ou buzkashi, au Kirghizistan. MEHMETO/ALAMY/HÉMIS
Le béhourd, combat médiéval revisité
Si le pancrace (une combinaison de la lutte et du pugilat), le calcio florentin ou encore l’ulama peuvent être considérés comme des sports anciens séduisant aujourd’hui encore des pratiquants, le béhourd est un sport nouveau… directement inspiré de l’art de la guerre au Moyen Âge.
En duel un contre un ou en équipes (jusqu’à 150 contre 150 !), les combattants sont équipés d’armures et de répliques d’armes dont l’authenticité doit être prouvée. Si les coups sont portés sans aucune retenue, il est toutefois interdit d’atteindre certaines parties du corps.
Jusqu’en 2019, un championnat du monde, la Bataille des nations, était organisé chaque année. Les meilleurs à ce sport étant les Russes et les Ukrainiens, la guerre a mis la compétition entre parenthèses.
Mêlée à la Coupe de France de béhourd, le 20 mars 2017. Nigmalion/Wikimedia Commons
Lire l’article sur le site de Ça M’Intéresse











