Pour l’Europe, le second mandat de Donald Trump ne prête guère à la célébration. Le président des Etats-Unis concrétise désormais à marche forcée l’offensive impériale et idéologique annoncée dans sa stratégie de sécurité nationale. L’Europe n’y apparaissait plus comme un allié, mais comme une terre affaiblie, aussi dépendante que décadente. Pour se défendre, face à la menace désormais sérieuse d’une annexion du Groenland, l’Europe n’aura d’autre choix que de réapprendre le langage de la puissance. Mais elle devra aussi reprendre à son compte la puissance du langage. C’est que la crise que traverse aujourd’hui notre continent n’est pas seulement stratégique ou militaire. Elle est aussi, et peut-être d’abord, narrative.
Depuis leur indépendance, et plus encore depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis, eux, ont construit un récit singulier et profondément exportable. Là où d’autres puissances se sont définies par la continuité territoriale ou la permanence étatique, l’Amérique s’est pensée comme une promesse – un récit fondé moins sur l’enracinement que sur l’adhésion, des usines à rêves d’Hollywood au soft power feutré de [l’ex-président] Barack Obama.
La Russie, s’est reconstruite autour de l’idée de patrie assiégée, de continuité historique et de sacrifice ; la Chine articule son ascension autour d’une conception de l’Etat profondément marquée par l’héritage confucéen. Chaque grande puissance contemporaine s’appuie ainsi sur un récit civilisationnel cohérent, sans laquelle elle ne saurait soutenir la projection de sa puissance dans un monde multipolaire.
L’Europe, elle, a longtemps cru pouvoir se dispenser d’un tel récit, protégée par le parapluie américain et vaccinée par les catastrophes du XXe siècle contre toute affirmation civilisationnelle – au profit d’un ancrage dans des valeurs dites « universelles ».
Faute stratégique
Avec Trump, l’Europe encaisse bien sûr un abandon stratégique de la part de son protecteur historique. Mais elle encaisse surtout une attaque idéologique. Pour le premier, même si on peut toujours reprocher la lenteur du processus, les chefs de gouvernement s’accordent sur une réponse militaire, économique et technologique. Face au second, en revanche, l’Europe reste sans voix. Quand en février 2025, à Munich, le vice-président américain, J. D. Vance, accusait les démocraties européennes et soutenait ouvertement l’extrême droite allemande, l’indignation régnait sans que personne ne propose un contre-récit crédible.
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