RFI : Quels effets la chaleur élevée a-t-elle sur nos poumons et notre capacité respiratoire ?
Pr Colas Tcherakian : D’abord, les chaleurs élevées entraînent un rétrécissement des bronches. Cette broncho-constriction entraîne des difficultés à respirer. On peut se sentir moins bien, même sans avoir de maladie respiratoire.
Jusqu’à présent, les complications respiratoires étaient largement masquées et attribuées aux problèmes de déshydratation et aux coups de chaleur. Ceci étant aujourd’hui mieux régulé, on voit maintenant des patients jeunes hospitalisés pour des infections respiratoires. En fait, on est en train d’apprendre, avec les canicules qui se succèdent, que toute personne peut se retrouver hospitalisée pour une infection respiratoire.
Il est désormais bien démontré que, quand vous dépassez trois jours de canicule, les risques de faire ce type d’infection augmentent de 70 % : c’est énorme. On se retrouve avec des gens qui sont soit pas bien à la maison avec des infections respiratoires, soit hospitalisés. Ce n’était pas connu des médecins ni même, je pense, des pneumologues parce que ce n’était pas habituel.
Comment la chaleur exerce-t-elle cette pression jusqu’à infecter les poumons ?
D’abord, la chaleur modifie l’écosystème bactérien viral. Des virus tropicaux se rapprochent de chez nous. Donc elle a un effet sur les pathogènes, tout ce qui est moisissures, virus, bactéries. Ils ont un effet sur nous et nos poumons. Le premier effet, c’est que cela va inhiber nos défenses immunitaires qui fonctionnent moins bien au-delà d’une certaine température. On va être moins capable de se défendre contre une infection.
Le deuxième élément aggravant, c’est que la chaleur gêne la maturation d’une protéine qui s’appelle CFTR. C’est une protéine qu’on exprime un peu partout dans le corps et qui sert à faire la sudation naturelle et à équilibrer tout ce qui est hydroélectrolytique. Les pneumologues la connaissent bien parce qu’elle est déficiente dans la mucoviscidose, une maladie génétique qui touche les enfants qui n’expriment pas cette protéine CFTR. La mucoviscidose, la maladie du mucus visqueux, empêche les patients de réguler correctement la densité du mucus. Ce mucus qu’on fabrique naturellement dans nos bronches sert à évacuer toutes les cochonneries que l’on respire, agents infectieux, poussières, pollution. Il remonte le long des bronches grâce à des petits cils à la surface des bronches. Puis on l’avale et on digère tout ça. Cette protéine ne s’exprime plus aussi bien avec la chaleur et on se retrouve avec un mucus trop visqueux qui ne va pas faire son boulot correctement.
Tout cela va stagner dans les poumons, avec des bactéries, avec des virus et avec un système de défense immunitaire qui ne fonctionne pas bien. En fin de compte, on va développer plus fréquemment des infections pulmonaires.
Quelles sont les personnes les plus vulnérables ? Cela représente combien de personnes en France ?
Toutes les personnes qui ont une maladie respiratoire bronchique comme la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO ou maladie des fumeurs), une fibrose pulmonaire, un cancer des poumons, etc, soit environ dix millions de personnes en France. La chaleur prédispose d’emblée ces personnes à avoir plus de difficultés respiratoires et plus de risque d’aller aux urgences pour une décompensation respiratoire, c’est-à-dire une aggravation.
Indépendamment de ces personnes fragiles, les enfants de moins de 15 ans, les sujets de plus de 75 ans et les femmes – je ne sais pas pourquoi – sont plus sensibles à la chaleur.
La chaleur est-elle le seul facteur aggravant pour les problèmes pulmonaires ?
Non, c’est un mélange de choses. La canicule survient à une période où il y a plus de soleil et des gaz d’échappement. Soleil, chaleur et gaz d’échappement fabriquent de l’ozone qui est un gaz irritant. Donc en plus de la chaleur, facteur de risques en soi, on est exposé à plus d’ozone.
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Quel bilan dressez-vous des trois épisodes de canicules en France, alors qu’un quatrième s’amorce ?
Il y a eu bien sûr une augmentation drastique du passage aux urgences, surtout en gériatrie. Mais comme pneumologue, j’ai été extrêmement surpris de la fréquence des infections respiratoires chez des gens que je n’attendais pas : des jeunes sans facteurs de risque hospitalisés pour des infections. J’ai aussi vu une patiente hospitalisée pour une grippe en cette période de l’année, témoignant de modifications assez profondes du passage des virus aussi et de la sensibilité aux infections.
Ces épisodes de canicules sont vraiment très différents de ce qu’on a vu précédemment. C’est probablement dû à une meilleure gestion des patients déjà fragiles. Mais on voit quand même changer le profil des personnes pendant les canicules.
Qu’en est-il des incendies : à quel point les fumées sont-elles nocives pour nos poumons ?
La fumée des feux est extrêmement irritante pour les poumons. De plus, elle voyage très loin. Les feux qui ont lieu dans le sud de la France peuvent faire tousser à Paris. Les feux qui ont eu lieu au Canada ont pu faire tousser en France.
La fumée produit des gaz. Le plus connu, c’est le monoxyde d’azote, qui fait un peu peur lorsqu’il y a des intoxications, mais elle contient plein d’autres d’irritants bronchiques sous forme de gaz, qui vont faire de la suie. Celle-ci est formée de petites particules, de 2,5 microns, les PM2,5, qu’on connaît parce qu’il y en a aussi dans les gaz d’échappement. Elles sont extrêmement toxiques, capables d’aller très profondément dans les poumons, et même capables de passer dans le sang et de donner des effets cardiovasculaires. Ça augmente le risque de faire des infarctus et cela peut provoquer des troubles neurologiques, comme l’apparition de démence. Et bien sûr, cela déclenche des maladies respiratoires.
Pour les bronches, les PM2,5 produites par les feux sont plus toxiques que celles de la pollution classique. La répétition des feux, le fait qu’il y en ait un peu partout et qu’il y en ait de plus en plus va augmenter la pollution de façon chronique. Ce qui va générer des maladies respiratoires qui déjà ne cessent d’augmenter en France et dans le monde. On a mis du temps à le démontrer, mais la pollution aujourd’hui, c’est 300 000 nouveaux asthmes chaque année en Europe. Là encore, c’est énorme.
Des personnes prennent le ferry pour se rendre sur l’île de Toronto, alors que la fumée des feux de forêt provenant du nord-ouest de l’Ontario, combinée à une intense vague de chaleur, envahit le ciel, ce qui a donné lieu à des alertes sanitaires et à des appels lancés aux habitants pour qu’ils limitent leurs activités en plein air à Toronto, en Ontario (Canada), le 15 juillet 2026.
Dans une étude nationale parue en décembre 2025 et publiée dans la revue BMJ, portant sur 660 000 patients en France, vous avez regardé comment « les environnements dictent la santé de nos poumons ». Quel était l’objectif de cette étude ?
L’objectif était de regarder en même temps les différents facteurs de risques socio-environnementaux. C’est ce qu’on appelle l’exposome. En effet, il est très difficile de dire ce qui a vraiment envoyé quelqu’un à l’hôpital concernant une maladie respiratoire parce qu’on est exposé à plein de choses : la température, les pollens, les épidémies de virus. On a regardé tout un tas de paramètres chez les gens qui avaient été hospitalisés : où ils vivaient, leur climat, le niveau de pollution autour d’eux. On a fait des corrélations entre l’exposition de ces gens et le risque d’aller à l’hôpital.
Personne n’avait regardé tous les facteurs de risques en même temps et personne ne l’avait fait à l’échelle du pays. On avait des études américaines sur la précarité [facteur aggravant, NDLR], on avait des données sur la chaleur, sur l’asthme, la BPCO, la fibrose. Bref, on avait des études mais parcellaires. L’idée était donc de réunir les maladies respiratoires bronchiques, la BPCO et l’asthme, qui concernent au total huit millions de personnes, et de trouver les facteurs déclenchants qui ont l’impact le plus large sur le plan respiratoire, parce que ça doit être les premiers éléments qu’on doit corriger. Par exemple, les îlots de chaleur urbains, si on les corrige, c’est la respiration de millions de personnes qu’on améliore.
Vous montrez que les villes denses et bétonnées représentent des zones de haute vulnérabilité, que c’est exacerbé pour les personnes asthmatiques ; vous concluez aussi que toutes les campagnes ne se valent pas et que les forêts sont des « boucliers thérapeutiques » contre les risques respiratoires. Pourtant, c’est connu de longue date que l’« air pur » dans les espaces naturels est bénéfique pour la santé. Qu’a donc apporté de nouveau votre étude ?
Que le vert protège contre les hospitalisations, c’est connu certes, mais ce n’était pas si simple à démontrer. Les études montraient plutôt que plus on s’éloignait d’un grand axe routier, moins on avait de chance d’aller à l’hôpital pour une exacerbation de maladies respiratoires. Mais en réalité, les études démontrant qu’il y a une vraie pertinence à vivre proche d’une zone verte ne sont pas légions.
C’est pareil pour les zones humides : cela semble être un facteur plutôt protecteur à l’échelon de la population globale, mais c’était un peu contre-intuitif parce que qu’on sait que les patients ayant des problèmes respiratoires n’aiment pas trop l’humidité.
Ensuite, il y a pour certains environnements, la campagne, la montagne, une espèce d’image d’Épinal car ces zones ne sont pas forcément si bonnes pour les poumons. L’Inserm, à Bordeaux, a montré que les enfants vivant à proximité de vignes qui recevaient des pesticides avaient plus de risques de voir leur asthme s’aggraver de leur asthme. Et bien dans notre étude cela ressort sur la population générale, quelle que soit la maladie respiratoire sous-jacente. De même que vivre à proximité d’élevages ou en montagne avec le chauffage au bois.
Finalement, notre modèle suggère que le mieux pour la santé, c’est la ville verte. Parce que vous avez probablement accès à la médecine, vous n’êtes pas exposé à trop de facteurs de risque, vous avez un bon rapport construction-verdure et éventuellement un plan d’eau. Tout cela devient une denrée rare en France.
Sur un plan plus personnel, quelles conclusions faites-vous ?
Les choses sont en train de s’aggraver, le coût de la santé augmente et ce qui est le moins coûteux, c’est la prévention. Si on investissait dans les zones à haut risque pour faire baisser la température, on ferait des économies majeures parce que ce qui coûte très cher dans la prise en charge des maladies respiratoires, ce sont les hospitalisations, pas les traitements donnés aux patients.
Les pneumologues étaient surtout focalisés sur la prévention des maladies professionnelles et du tabac, parce que ce sont les deux grands fléaux. On commence seulement à vraiment s’intéresser à l’environnement et à se rendre compte de l’impact qu’il va avoir sur les maladies respiratoires de demain. Aujourd’hui, on ne peut plus être pneumologue et se contenter de soigner les gens qui ne vont pas bien. On doit regarder comment, à notre portée, essayer de faire bouger les choses.











