L’armée israélienne a fait l’objet de vives critiques en ligne ces dernières semaines en raison de la destruction par ses soldats de lieux et de symboles religieux au Liban, dont une partie du sud est occupée et bombardée par Israël. Dans ce contexte, des internautes ont diffusé une vidéo en affirmant qu’elle montrait deux soldats israéliens en train de saccager une église à Debel, ville située près de la frontière où des forces israéliennes ont détruit une statue du Christ quelques semaines plus tôt. Mais la ville ne compte aucune église de ce type, ont affirmé les autorités locales à l’AFP, et la vidéo présente de multiples indices indiquant qu’elle a été générée par intelligence artificielle (IA).
Sur les images d’une vidéo diffusée le 3 juin sur Facebook, on distingue des soldats portant l’uniforme de l’armée israélienne, s’exprimant en hébreu et déambulant dans une église richement décorée. « On va en faire quelque chose qui nous ressemble, pas vrai mon pote ? », s’exclame l’un d’eux. Cette séquence prend fin au bout d’une dizaine de secondes, laissant place à des images de l’église saccagée par les deux hommes qui fracassent le mobilier religieux.
Capture d’écran réalisée sur Facebook, le 08/06/2026. Croix rouge ajoutée par l’AFP.
« Des soldats israéliens font irruption dans une église au Liban et la dévastent« , peut-on lire en légende de cette vidéo partagée plus de 800 fois sur Facebook. Une publication de l’ambassadeur pour l’Etat de la Palestine en Côte d’Ivoire, Karim Ewaida, comptait quant à elle plusieurs milliers de « J’aime » et de partages sur X avant qu’elle ne soit supprimée.
Le média Nouvelle Aube, proche de l’Etat turc, a également publié la vidéo sur Instagram et cumulé plus de 3.000 « likes ».
La même séquence a aussi été largement relayée sur les réseaux sociaux en arabe, en espagnol, en anglais et en slovaque. Sur TikTok, elle est présentée comme ayant été tournée dans une église de Debel, dans le sud du Liban, tandis que d’autres publications se contentent d’évoquer une « église au Liban ».
Une vidéo générée par IA
Mais plusieurs signes portent à croire que cette vidéo a en réalité été générée par intelligence artificielle. Le premier élément qui en atteste est le changement brusque de décor d’un plan à l’autre, au moment où le premier segment de vidéo, d’une durée d’une dizaine de secondes – la durée maximale par défaut de nombreux services de génération de vidéo IA gratuits – s’interrompt pour laisser place au plan suivant.
Comparaison entre une capture d’écran tirée de Facebook (à droite) et une capture d’écran du même passage (à gauche), avec une annotation soulignant la différence au niveau du mur. Mention Ai ajoutée par l’AFP.
Le décor visible dans les deux séquences qui forment la vidéo est globalement similaire, mais on observe plusieurs différences dans l’aménagement et la décoration de la pièce. Certaines icônes disparaissent, l’icône centrale change d’apparence, et le lustre adopte une forme différente.
Malgré ces variations, l’apparence générale du lieu reste identique, ce qui suggère qu’il s’agit d’images distinctes générées à partir des mêmes instructions – « prompts » – plutôt que d’un autre angle de vue filmé ailleurs dans l’église.
Capture d’écran du 8 juin 2026 sur Facebook. Encadré et mention IA ajoutés par l’AFP.
D’autres indices font douter de l’authenticité de la séquence : le bruit des pas des hommes dans l’église n’est pas en raccord avec leurs véritables mouvements. A la dixième seconde, le pied d’un des soldats disparaît carrément ; puis un poteau métallique s’agite de lui-même, alors que le coup de pied que lui envoie un soldat le rate et passe au-dessus.
Capture d’écran réalisée sur Facebook le 6 juin 2026. Indications et mention Ai ajoutés par l’AFP.
Enfin, les propos des soldats, prononcés en hébreu, semblent avoir été générés ou traduits de manière incohérente par l’IA, d’après des journalistes de l’AFP parlant la langue.
Une mise en scène invraisemblable
Selon Hany Kahwagi-Janho, professeur d’architecture et d’archéologie à l’université du Saint-Esprit de Kaslik, les images et la composition de la vidéo forment un « étrange mélange » d’éléments orthodoxes, byzantins et catholiques (liens archivés ici et ici).
Capture d’écran réalisée le 8 juin 2026 sur Facebook. Flèches de couleur et mention IA ajoutées par l’AFP.
Les icônes visibles sur le mur ne sont en effet pas disposées dans l’ordre liturgique obligatoire dans les églises orthodoxes, souligne-t-il (lien archivé ici). Outre la répartition aléatoire des icônes, des illustrations relevant du catholicisme ornent les murs à proximité, des éléments que l’on ne trouve généralement pas ensemble dans les églises.
Autre point étrange pour un église libanaise : la colonne de granit qui apparaît dans les premières secondes de la vidéo, évoquant le style de la Renaissance, se trouve plutôt d’ordinaire dans les églises européennes.
Capture d’écran réalisée sur Facebook le 8 juin. Logo IA ajouté par l’AFP.
« Je connais les églises de la ville de Debel, et elles ne ressemblent pas à celles de la vidéo« , souligne Hany Kahwagi-Janho, qui a travaillé sur plusieurs projets de restauration d’églises au Liban.
Pas d’église similaire
Joint par téléphone par l’AFP le 3 juin 2026, le maire de Debel, Akl Naddaf, a également réfuté l’idée que l’église visible sur la vidéo soit celle de la ville.
Une information confirmée par le responsable local Boutros al-Rai : « Debel compte deux églises connues des habitants, une ancienne église et la nouvelle église Mar Gerges, et le style d’aucune des deux ne correspond à ce qui apparaît dans la vidéo diffusée« , affirme-t-il.
Comparaison entre une capture d’écran tirée de Facebook (à droite) le 8 mai 2026, et une photo de la nouvelle église obtenue par l’AFP auprès du maire de la ville (à gauche). Mention Ai ajouté par l’AFP.
Ses images fournies de l’intérieur des deux églises montrent bien qu’il ne peut s’agir des mêmes bâtiments. Boutros al-Rai souligne aussi que les monuments apparaissant dans la vidéo diffusée semblent plus proches des églises orthodoxes, tandis que les habitants de Debel appartiennent à la foi maronite catholique.
Atteintes aux biens religieux
Plusieurs villages chrétiens situés le long de la « ligne jaune » – délimitant la bande d’une dizaine de kilomètres dont l’armée israélienne a pris le contrôle dans le sud du Liban, y interdisant l’accès aux habitants et y menant de larges opérations de démolition – ont été pris dans les combats entre Israël et le mouvement armé chiite Hezbollah, et lourdement bombardés par Israël. C’est le cas de communes comme Aïn El Ibl, Rmeich et Debel, où, le 19 avril, un soldat israélien a attaqué une statue du Christ avec un marteau, suscitant un tollé en ligne (lien archivé ici).
KAWNAT HAJUAFP
(KAWNAT HAJU / AFP)
Les incidents impliquant des atteintes aux biens religieux se sont multipliés dans les semaines suivantes : de nombreux internautes se sont ainsi émus sur les réseaux sociaux de la destruction du couvent de Yaroun, niée par les autorités israéliennes. Le 7 mai, un soldat israélien avait été photographié en train de faire fumer une statue de la Vierge Marie (lien archivé ici).
Les autorités libanaises accusent Israël de commettre un « urbicide » dans le sud du pays, une stratégie militaire visant à oblitérer les villes et à rendre le retour de leurs habitants difficile, sinon impossible (lien archivé ici). Elles ont recensé plus de 50.000 bâtiments détruits ou endommagés depuis le début de la guerre, ainsi que quelque 56.000 hectares de terres agricoles partis en fumée.
L’armée israélienne est également accusée de détruire systématiquement des infrastructures civiles et des biens relevant du patrimoine culturel : les 2 mars et 8 juin respectivement, deux sites protégés par l’Unesco à Tyr ont été endommagés par des frappes israéliennes (lien archivé ici).











