La passe de trois. Après Édouard Philippe et Raphaël Glucksmann, Gabriel Attal est visé par une opération d’ingérence à huit mois de l’élection présidentielle. Viginum, le service chargé de lutter contre les déstabilisations numériques étrangères en France, a confirmé mercredi 5 août avoir détecté une campagne de désinformation qu’il impute avec « une confiance élevée » au réseau pro-russe Matriochka, un organisme lié au Kremlin.
Les deux autres prétendants à l’Élysée ont eux été pris pour cible par le groupe Storm-1516, lui aussi proche du régime de Vladimir Poutine. Concrètement, Édouard Philippe (Horizons) a été calomnié sur son état de santé, Raphaël Glucksmann (Place Publique) à travers sa compagne, la journaliste Léa Salamé, accusée d’avoir soudoyé des médias pour favoriser la candidature de son mari, et Gabriel Attal (Renaissance) a été présenté comme potentiellement atteint de la maladie de Parkinson.
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Même si ces opérations sont restées peu visibles, il s’agit des premières visant directement des personnalités qui aspirent à succéder à Emmanuel Macron depuis le début de la campagne. Alors, une question se pose parmi d’autres : à qui ces opérations numériques venues de l’étranger sont-elles censées profiter ?
Gabriel Attal y voit une opération pro-Marine Le Pen
Si les autorités ne s’avancent pas, pour l’heure, sur les potentiels bénéficiaires de ces ingérences dans les urnes, les indices sont nombreux et convergent tous au même endroit. De fait, si l’on se penche sur les personnes visées par ces groupes pro-russes, déjà repérés dans le passé, ou les thèmes qu’ils essaient d’agiter dans le débat public français, le but de ces opérations semble assez limpide : troubler la société et renforcer une extrême droite, plus favorable au Kremlin, en essayant d’affaiblir ses principaux adversaires.
C’est du reste ce qui ressortait clairement d’une précédente opération du même type, en mai 2024, en pleine campagne des élections européennes. Avant les offensives de cet été, visant à discréditer des personnalités qui affichent un soutien sans faille à l’action d’Emmanuel Macron en faveur de l’Ukraine face à la Russie, une autre entité pro-russe avait usurpé l’identité du Point à travers un faux site pour soutenir clairement Marine Le Pen et le Rassemblement national.
C’est ce que rappelle Gabriel Attal ce jeudi en expliquant « avoir vu » lors des Européennes « le régime du Kremlin intervenir contre certains candidats mais aussi pour en soutenir d’autres, notamment le Rassemblement national. » « Je pense que les mêmes qui font de l’ingérence pour affaiblir certains comme ça a été le cas avec moi ces derniers jours feront aussi de l’ingérence pour soutenir et pousser » d’autres personnalités, a-t-il anticipé au micro de BFMTV, citant notamment Marine Le Pen.
Le précédent des municipales
Plus récemment, le printemps dernier, ce sont les élections municipales qui ont fait l’objet de tentatives de déstabilisation. Plusieurs candidats LFI ont été visés par un groupe basé en Israël, faisant du mouvement mélenchoniste l’un des plus volontaristes dans la lutte contre ces ingérences. « Nous devons nous accorder tous. Il est possible de mettre en échec les manipulateurs d’où qu’ils viennent et qui que soit leur cible », a encore lancé le candidat des insoumis à la présidentielle ce jeudi, en réaction à la campagne visant Gabriel Attal. Mais les groupes pro-russe ont également fait parler d’eux à cette occasion. À travers des thèmes qui permettent là aussi de déceler leurs visées.
Ainsi, l’entité Storm-1516 avait usurpé le site de campagne de Pierre-Yves Bournazel pour faire croire que le candidat Horizons à la mairie de Paris souhaitait transformer le centre Pompidou en centre d’accueil géant pour les migrants. Le groupe Matriochka, lui, copiait l’identité de plusieurs médias (BFMTV, RTL, Le Monde…) pour diffuser de faux reportages indiquant que les élections ne pourraient pas avoir lieu dans de bonnes conditions de sécurité, à cause de questions liées aux migrants là aussi. Autant de campagnes, aussi grossières soient-elles, susceptibles d’agiter la société à la faveur des thèses de l’extrême droite.
Dans ce contexte, ces indices sont accrédités par les liens passés, mais tenaces, entretenus entre le RN et le Kremlin, et la timidité relative du parti de Marine Le Pen dans son soutien à l’Ukraine depuis le début de la guerre. En 2023, un rapport parlementaire (pourtant initié par les membres du parti à la flamme) qualifiait le Front national, devenu Rassemblement national, de « courroie de transmission » de la Russie en France depuis des années.
Les liens tenaces du RN avec la Russie
Ce document, fruit d’une longue commission d’enquête à l’Assemblée, dénonçait notamment « l’alignement » du FN sur le « discours russe » au moment de « l’annexion illégale » de la Crimée en 2014, année pendant laquelle le parti contractait un prêt auprès d’une banque tchéco-russe. Il relatait également les « contacts fréquents » entre des élus FN/RN avec des responsables russes, ainsi que l’accueil de Marine Le Pen par Vladimir Poutine le 24 mars 2017 au Kremlin, quelques semaines avant le premier tour de la présidentielle de 2017.
Certes, cette fibre pro-russe s’est atténuée depuis le début de la guerre en Ukraine, et Jordan Bardella qualifie désormais lui-même la Russie de menace « multidimensionnelle. » Mais le parti est longtemps apparu plus timoré que les autres dans son soutien à Kiev, notamment au moment de votes symboliques (ou non) au Parlement européen. Surtout, le narratif du Kremlin continue de trouver sa place dans la bouche de certains élus de la formation nationaliste.
Très récemment, Thierry Mariani s’est illustré sur les réseaux sociaux en soutenant mordicus Xenia Fedorova, figure pro-russe de la galaxie Bolloré, ciblée par une mesure d’expulsion du territoire. Alors que l’ensemble de la sphère politique approuvait cette décision, même au sein du RN, l’eurodéputé réputé proche de la Russie, a accusé le gouvernement français de porter atteinte à la liberté d’expression en muselant une voix qui contrecarre « le récit officiel autorisé sur le conflit en Ukraine. » Digne des meilleurs propagandistes moscovites, sans que cela ne provoque quelconque réaction au sein de l’état-major frontiste. Un silence qu’il s’applique aussi face aux tentatives de déstabilisation cet été.
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