La forme a été amendée, mais le fossé est resté béant entre Européens et Américains, lors de la Conférence de Munich sur la sécurité. Un an après la diatribe du vice-président des Etats-Unis, J. D. Vance, dans laquelle la morgue le disputait au mépris, le secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, s’est exprimé sur un ton plus amène, samedi 14 février. Il n’en fallait pas plus pour que certains laissent libre cours à un soulagement hors de propos, compte tenu du contenu de son intervention.
Certes, l’hommage rendu par le représentant de l’administration américaine à la fraternité des champs de bataille sur lesquels Américains et Européens ont souvent combattu côte à côte ne pouvait déplaire. Il a tranché avec le dédain exprimé par Donald Trump à l’égard des pays qui avaient épaulé les Etats-Unis après le 11-Septembre. Sur l’essentiel, cependant, le discours de Marco Rubio s’est inscrit dans le fil de la stratégie de sécurité nationale exposée en décembre 2025, qui vise le dynamitage des institutions européennes.
Son absence à une réunion sur l’Ukraine, qu’il s’est même abstenu de mentionner dans son intervention, ne pouvait être justifiée par un problème d’agenda. Elle a confirmé que cette guerre dont Washington se montre incapable de désigner le responsable, Vladimir Poutine, constitue toujours le révélateur d’une fracture transatlantique dont les Etats-Unis sont les seuls responsables par leur volte-face.
Les Européens sont en effet seuls, désormais, à appuyer Kiev, avec une parcimonie qui exaspère le président ukrainien, Volodymyr Zelensky. Dans le même temps, Donald Trump continue de ménager le fauteur de guerre dont l’armée s’acharne sur les civils ukrainiens, faute de pouvoir briser l’admirable résistance de leurs soldats. Les étapes suivantes de la tournée du secrétaire d’Etat, la Slovaquie et la Hongrie du premier ministre Viktor Orban, dont on ne sait plus vraiment ce qu’il partage encore avec l’écrasante majorité de ses pairs européens, ont produit le même effet.
L’autre cassure transatlantique que l’intervention de Marco Rubio n’a pas résorbée concerne les valeurs que ce partenariat historique entendait défendre de la même voix jusqu’au retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Lorsque le secrétaire d’Etat assure que « l’Amérique trace la voie vers un nouveau siècle de prospérité » et qu’il invite ses « précieux alliés » et ses « plus anciens amis » à la rejoindre, il entend bien que ces derniers renoncent à ce qu’ils sont, et notamment à une souveraineté dont la réglementation numérique est la traduction et qui est déjà l’objet des menaces de Washington.
Lorsque l’administration américaine dresse un portrait apocalyptique d’une Union européenne qui serait le cimetière des ambitions, des identités et des libertés, celle-ci peut pointer en retour le négationnisme climatique de Washington, son renoncement à la science, sa dérive ploutocratique et ses accents autoritaires. La « civilisation occidentale » que Moscou voue aux gémonies n’a plus la même définition de part et d’autre de l’Atlantique, et les Européens n’ont absolument aucune raison d’abdiquer la leur.
Ce constat d’éloignement durable leur impose en retour un devoir d’unité. Il peut s’accommoder de nuances, comme la différence de tonalité des discours prononcés à Munich par le président français, Emmanuel Macron, et par le chancelier allemand, Friedrich Merz, l’a montré, mais les Européens ne peuvent plus se payer le luxe de divisions.













