- Un arrêté, publié au Journal officiel cette semaine, augmente le nombre de loups pouvant être abattus en France.
- Un chiffre porté de 19 à 21% de l’effectif estimé dans le pays, selon le texte.
- Mais cette politique est-elle réellement efficace ? Le sujet fait débat.
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En France, il est désormais possible d’abattre davantage de loups avec des règles assouplies. Un arrêté paru au Journal officiel, mardi 24 février (nouvelle fenêtre), porte le nombre maximum de canidés pouvant être « prélevés » à 21% de l’effectif estimé en France, contre 19% auparavant. Une mesure annoncée en janvier dernier, à la demande des syndicats agricoles.
Les conditions de tir sont aussi assouplies (nouvelle fenêtre) : une simple déclaration préalable au préfet pour un tir de défense dans certaines zones exposées et une possibilité, dans une certaine limite, de tir de défense pour les éleveurs de troupeaux non protégés.
De nouvelles mesures qui… ne satisfont personne. Qualifiées de « dérisoires »
par plusieurs organisations syndicales dont la FNSEA, elles provoquent aussi la colère des ONG qui les jugent « complètement inacceptables ».
Car derrière cette hausse du plafond d’abattage se pose une question : celle de l’efficacité réelle des tirs de défense contre les loups.
Des études insuffisantes
La question est d’autant plus complexe que le sujet est en réalité peu documenté. Des travaux encadrés par l’Office français de la biodiversité (OFB) (nouvelle fenêtre) émettent l’hypothèse que les tirs puissent « impacter la structure sociale des loups en perturbant leur utilisation de l’espace, leur stratégie de chasse ainsi que les mécanismes de compétition entre les meutes concurrentes »,
ce qui pourrait « en retour impacter (positivement ou négativement) la dynamique démographique de la population, les dommages aux troupeaux ainsi que les mécanismes d’implantation de nouveaux groupes sociaux ».
En 2016, une étude publiée dans la revue Frontiers in Ecology and the Environment
(nouvelle fenêtre) avait émis l’hypothèse que l’abattage des grands prédateurs faisait augmenter ou restait sans effet sur le nombre d’attaques du bétail dans plus de 70% des cas, tandis que les méthodes de préservation via la protection des troupeaux permettaient de réduire le nombre d’attaques sur le bétail dans 80% des cas étudiés. Et c’est à peu près tout pour la littérature sur ce sujet. Pour le reste, les camps s’opposent.
« L’efficacité brute des tirs n’est pas prouvée »
, avance Jean-David Abel, responsable du réseau biodiversité chez France Nature Environnement et référent loup, qui reconnaît aussi que la « non-efficacité » de la mesure n’est pas non plus documentée. Toutefois, « on pense qu’en cas de destruction, notamment d’un loup alpha, cela peut avoir pour conséquence d’éclater la meute et d’entraîner une hausse des dégâts dans les semaines qui suivent. Car une meute déstructurée va aller sur des proies plus faciles que sont les troupeaux. »
Pour Jean-Christophe Poupet, responsable du programme Alpes au WWF, la question est d’autant plus complexe « qu’il n’y a pas un loup mais des loups, des montagnes et des plaines, et des pratiques pastorales qui ne sont pas les mêmes ».
Il pointe les comportements différents de loups alpha au rôle déterminant dans les meutes pour les attaques et de jeunes adultes en dispersion, parfois à l’origine de « surplus killing », c’est-à-dire des animaux peu entraînés et qui chassent plus que ce qu’ils consomment. Si « les tirs ne sont pas évalués et pratiqués en dépit du bon sens, ils ne peuvent pas fonctionner »
, assure-t-il.
Quelles autres méthodes pour protéger les troupeaux ?
Côté syndicats agricoles, les prélèvements sont présentés comme une solution face à une situation intenable. À l’opposé des ONG, la Fédération nationale ovine (FNB) juge ainsi que s’ils sont « sans impact sur le niveau de dégâts »,
c’est parce que le plafond est trop bas. « Aujourd’hui,
on a des attaques qui s’accélèrent, qui concernent tout le pays
. Les ravages des troupeaux deviennent impossibles à supporter pour les éleveurs »,
pointe Patrick Bénézit, président de la FNB.
Selon les chiffres du ministère de l’Agriculture (nouvelle fenêtre), les premières estimations font état d’une augmentation d’environ 10% des attaques (4.441 attaques) en 2025 pour une hausse de 15,1% du nombre d’animaux victimes (12.927 bêtes, surtout des ovins). Face à ces données, « on attend qu’on nous donne réellement la possibilité de protéger des troupeaux et que tous les moyens nous soient donnés pour prélever des loups »,
avance Patrick Bénézit.
Reste que si cette méthode de prélèvement peut permettre de faire baisser la pression sur les éleveurs, la seule politique du tir reste inefficace sur le long terme. « Cela diminue les dommages pendant un certain temps, mais l’efficacité n’est pas durable sans la mise en place de mesures de protection »
, avance Jean-David Abel qui milite pour un « gradient de mesures »
: clôtures, chiens de protection ou encore effarouchement… « Et si malgré tout les attaques se poursuivent, pour nous, il est légitime d’essayer d’autres méthodes, y compris de tuer un loup. »
À la FNE et au WWF, on milite ainsi pour une gestion au cas par cas des situations. « Il y a des élevages qui représentent presque la moitié des dégâts, c’est sur ceux-là qu’il faut mettre le paquet »
, avance Jean-David Abel qui dénonce « une politique de prélèvement indépendamment des intensités des attaques ».
Un constat partagé par Jean-Christophe Poupet. « La protection, ça fonctionne. Dans les cas où des loups se sont spécialisés dans les troupeaux, ce qui arrive, il faut les dissuader, éventuellement si cela est trop problématique en supprimer un, mais pas se lancer dans un accroissement du plafond des prélèvements »,
estime le spécialiste.
Côté éleveurs, on pointe toutefois la difficulté de s’adapter face à un prédateur intelligent. « Récemment des loups ont creusé pour atteindre des bergeries »
, assure Patrick Bénézit qui estime que tant que le seuil de viabilité de l’espèce n’est pas dégradé, « il faut donner tous les moyens aux éleveurs pour pouvoir défendre les troupeaux »
.
Avec un espoir pour le responsable de la FNB : « On sait que c’est un animal intelligent, peut-être que s’il sait qu’un de ses congénères s’est fait avoir en attaquant un troupeau, il ne viendra pas. Tirer est le meilleur moyen d’éduquer l’espèce à ne pas attaquer. »
Mieux éduquer pour mieux protéger ?
Si la FNSEA et la FNB réclament plus de tirs, du côté de certains éleveurs, on n’est pas prêt non plus à prendre les armes. « Certains n’ont pas le temps ou considèrent que c’est dangereux… En augmentant les plafonds sans mettre le paquet sur la protection, on dit un peu à la profession ‘débrouillez-vous' »,
pointe Jean-Christophe Poupet qui milite pour un « réapprentissage à coexister et des méthodes pour repousser les loups vers leurs proies principales »
, alors que dans les faits, les ovins et bovins tués par le canidé ne représentent que 25% de ce que le prédateur consomme, puisque la majorité de ses proies (75%) sont issues de la faune sauvage.
Et de nouvelles méthodes sont mises en place pour tenter d’éloigner les loups des troupeaux. En 2025, une expérimentation a débuté (nouvelle fenêtre) dans la réserve nationale de Passy et celle des Aiguilles Rouges en Savoie, inspirée d’une observation dans les Dolomites italiennes en 2021. Deux balles de fusil en caoutchouc ont alors été envoyées sur un loup suivi par GPS et connu pour chasser dans des troupeaux d’élevage. Une pratique qui l’avait immédiatement réorienté vers des proies sauvages. « Un loup mort est un loup qui n’apprend pas »
, pointe Jean-Christophe Poupet qui travaille dans les Alpes sur des solutions alternatives.
« On a des méthodes qui sont très génériques face à des animaux hyper adaptés et hyper performants. Il faut adapter ces méthodes au plus près de la réalité et de l’activité pastorale »
, appelle le spécialiste du WWF qui prend l’exemple d’un éleveur de Haute-Savoie qui parvient à limiter les attaques grâce à son expertise des chiens de protection. « Il n’a pas de berger, juste deux équipes de chiens qui se relaient tout au long de la saison. On sait que c’est un cas particulier et qu’on ne peut pas demander ça à tous les éleveurs. Mais chacun peut trouver sa solution. »
Et la préservation du loup, dans tout ça ?
Des « efforts énormes, on en est conscient »,
reconnaissent les associations,
mais indispensables à une meilleure cohabitation entre les éleveurs et les loups pour préserver le pastoralisme sans porter atteinte à un prédateur indispensable à l’équilibre des montagnes tant sur le plan environnemental que sur le plan économique, véritable vecteur de tourisme.
Selon le dernier comptage officiel, le nombre de loups en France est resté relativement stable en 2025, à 1.082, contre 1.013 en 2024, mais les territoires fréquentés se sont étendus en dix ans, passant de moins de 10 départements à plus de 60. Selon les ONG, il faudrait une population de 2.500 loups pour que l’espèce soit viable.
Et avec le nouvel arrêté, les défenseurs du loup alertent. Car selon un rapport scientifique de l’Office français pour la biodiversité et du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) (nouvelle fenêtre), « un taux de prélèvement supérieur à 23% »
de la population du canidé pourrait faire « tendre sa démographie dans une dynamique de décroissance ».
Avec un taux à 21%, le gouvernement se situe juste en-dessous de cette limite.
Un jeu délicat, car si en mai dernier, l’Union européenne a déclassé le loup d’espèce « strictement protégée » à « protégée », elle impose également aux États de maintenir l’espèce dans un bon état de conservation.












