Dix ans pour la bâtir, presque une vie à en rêver : à la Maison des RebElles de Montréal, des femmes lesbiennes ont choisi de vieillir fièrement, sans se cacher. Depuis un peu plus d’un an, après des années à se retrousser les manches, à négocier avec les promoteurs et à se débattre avec une montagne de paperasse, elles vivent enfin dans leur havre de vieillesse : une communauté autogérée de 22 logements, majoritairement occupés par des lesbiennes de 55 ans et plus, et par des alliées féministes. Chacune a son appartement, mais elles partagent, quand elles le souhaitent, repas et activités dans les salles communes.
Pourquoi était-ce si important de vivre entre elles ? « On est une tribu, avec un vécu commun de joies et de luttes », répond Andrée, ex-professeure de danse âgée de 74 ans, démarche élastique et iris bleu pétaradant. Elle a, comme les autres résidentes de la Maison des RebElles, requis l’anonymat. Leurs combats, on peut les égrener en regardant les murs de leur chaleureux salon : une affiche de la marche Du pain et des roses de 1995, quand 800 femmes avaient battu le pavé, durant dix jours, depuis plusieurs villes du Québec jusqu’à l’Assemblée nationale, pour dénoncer la pauvreté et la violence envers les femmes ; une autre de La Vie en rose, magazine féministe culte québécois, publié jusqu’en 1987.
« On en parlait déjà dans la trentaine et on a commencé à s’y mettre trente ans après. On se disait : “Personne ne va le faire pour nous.” C’était le moment ou jamais, on avait encore assez de peps pour ce projet faramineux », raconte Andrée. « On voulait trouver un vieux bâtiment, le mettre à notre goût. Finalement, c’est neuf, et c’est très bien comme ça ! », ajoute Lou, 72 ans, à la retraite après une vie nomade de traductrice, guide de kayak de mer, musicienne, pêcheuse et planteuse d’arbres sur la côte ouest canadienne. La pandémie de Covid-19 a renforcé l’urgence : « On voyait les résidences pour aînés barrer leurs portes, emprisonner les résidents. C’était effrayant : on voulait que jamais cela ne nous arrive », souligne Andrée.
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