Il est 17 h 30, l’heure de pointe à Analakely. Le quartier de l’hypercentre d’Antananarivo bouillonne. La lumière de fin de journée se réfléchit sur les toits colorés. Des moteurs grondent dans les embouteillages. Pour échapper à l’agitation, des clients se pressent sur la terrasse d’un bar qui surplombe la ville. Daniel (les personnes présentées par leur prénom préfèrent témoigner anonymement), un ancien travailleur de l’intelligence artificielle (IA), est assis dans un coin discret. Pendant près de dix ans, le jeune homme a été annotateur.
Entre 150 millions et 400 millions de personnes vivent de ce métier peu connu, principalement en Inde ou en Afrique, estimait, en 2023, la Banque mondiale. Leur travail consiste à qualifier les données qui servent, ensuite, à entraîner l’IA, qu’il s’agisse de textes, d’images ou de fichiers sonores. Le plus souvent, ces petites mains de l’IA décrivent ce qu’il se passe à l’écran, annotent des images ou les classent. A Madagascar, l’un des pays les pauvres au monde, le secteur de l’annotation, largement contrôlé par des capitaux étrangers, fait vivre des milliers de ménages, selon nos estimations.
Embauché en 2017 par une entreprise spécialisée dans cette activité, Daniel passe ses journées à épier les comportements suspects sur des extraits de vidéosurveillance pour entraîner un logiciel de détection des vols. L’une après l’autre, il classe les séquences vidéo issues des magasins européens à 8 000 kilomètres de son poste d’ordinateur. « On a moins d’une minute pour choisir l’étiquette “vol” ou l’étiquette “suspect”. Finalement, les comportements normaux représentent 98 % de cas », explique-t-il. Clic après clic, l’IA apprend et devient plus autonome. Clic après clic, Daniel, lui, se sent de plus en plus abruti. « A force de faire ça tous les jours, on stagne mentalement, comme si ça nous empêchait de réfléchir. On n’a pas de perspective d’évolution », déplore Daniel. Chaque jour, les mêmes tâches se répètent inlassablement. Intégré aux ordinateurs, un logiciel surveille le temps de travail des employés. « On est comme des robots. Même les pauses pipi sont comptabilisées », souffle-t-il.
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