À quoi joue le service public avant la présidentielle 2027 ? Car en cette rentrée médiatique, le climat est particulièrement abrasif dans les couloirs du service public. Après les quelques remous déclenchés par l’arrivée de la journaliste conservatrice du Figaro Eugénie Bastié sur France 2 pour le retour de l’émission L’Heure de vérité, France Inter a décidé de faire appel au controversé Charles Sapin, nouveau directeur adjoint du magazine ultraconservateur Valeurs actuelles, provoquant une vague de colère décuplée.
En plus de son édito politique depuis le 6 septembre dans la matinale dominicale de la station, Charles Sapin a également intégré (discrètement) franceinfo TV, où il bénéficie désormais chaque dimanche soir d’un débat avec Rokhaya Diallo, directrice de la publication de Politis, dans l’émission quotidienne Duel. De quoi tendre encore davantage le climat au sein du service public, avec une grève annoncée les 13 et 14 septembre sur toutes les ondes de Radio France.
Comment l’affaire Charles Sapin-France Inter est instrumentalisée par les politiques
Dans le préavis, les syndicats précisent « Le pluralisme ne peut servir de prétexte à la légitimation des discours de haine, condamnables ou condamnés sur nos antennes…Nous n’acceptons pas que le nom de Radio France, de ses chaînes et leur mission de service public, se voit associé à celui de Valeurs Actuelles. »
« La colère et l’émoi ont été suscités par l’idée que ce qui s’est produit dans ce journal pourrait se produire sur l’antenne de France Inter », a de son côté reconnu la directrice de France Inter Céline Pigalle, jeudi 10 septembre, en faisant référence à « des Unes, des pages, des titres, une bande dessinée qui représentait Danièle Obono… qui ont choqué et qui ont depuis fait l’objet de décisions de justice et de condamnations pour incitation à la haine ». Pour autant, « aucun fait de ce type ne se produira sur l’antenne de France Inter, j’en prends l’engagement », a-t-elle affirmé au micro de la médiatrice.
Face à la grogne syndicale et à la colère vocale des auditeurs rapportée par la médiatrice des antennes de Radio France Emmanuelle Daviet, la direction de Radio France, incarnée par Sibyle Veil, est restée campée sur ses positions en défendant depuis le départ un recrutement au nom du pluralisme. Le HuffPost a fait appel au sémiologue et professeur émérite à la Sorbonne Nouvelle François Jost pour décrypter ce qui se joue réellement derrière ces choix controversés de Radio France et France Télévisions à l’approche de l’élection présidentielle 2027.
Deux poids, deux mesures
En interne, « on accepte mal que des gens de droite arrivent et c’est à mon avis un tort. Qu’on le veuille ou non, il faut du pluralisme », tranche d’entrée l’auteur de L’Opinion qui ne dit pas son nom (Tracts Gallimard). « On voit bien que la stratégie du service public c’est de dire : « on a été démoli sur l’idée de pluralisme. On est trop de gauche, nos auditeurs aussi… Vous voyez ce n’est pas vrai puisqu’on vient de recruter deux personnes de droite » », résume-t-il. Le sémiologue tient toutefois à « distinguer les profils différents » de ces deux journalistes ancrés à droite, en jugeant qu’« Eugénie Bastié est « juste » une journaliste du Figaro », là où Charles Sapin est désormais identifié comme l’une des têtes pensantes du magazine récemment racheté par le milliardaire français d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin.
François Jost justifie toutefois la réaction épidermique des syndicats en rappelant le deux poids deux mesures du service public, prêt à accueillir une plume controversée comme Charles Sapin, peu après avoir exclu Thomas Legrand de ses ondes après 18 ans de service. Journaliste historique de la station, il a été définitivement écarté à la rentrée, conséquence d’une polémique amplifiée par les médias de la sphère Bolloré après avoir été enregistré à son insu lors d’une conversation avec deux cadres du PS. Une décision « extrêmement sévère et déséquilibrée » selon François Jost, car France Inter ne fait « pas seulement revenir des gens de droite, elle écarte aussi des gens de gauche ».
Capture d’écran franceinfo La première de Charles Sapin sur la chaîne franceinfo lors de l’émission « Le Duel » où il est désormais opposé chaque dimanche à Rokhaya Diallo.
Dans l’état actuel du paysage politique français, le professeur voit donc dans l’arrivée de Charles Sapin et plus largement d’Eugénie Bastié « un geste de survie » du service public. « Ils anticipent déjà les élections présidentielles 2027 en montrant qu’ils ont pris en compte les critiques, en mettant en place plus de pluralisme qu’avant », juge le sémiologue, en estimant que « France TV et Radio France essayent de préserver leur avenir ».
Le fruit du travail de sape de Charles Alloncle
« Je trouve même que c’est un geste un peu désespéré en prévision de ce qui pourrait être un raz de marée d’extrême droite » à la présidentielle, abonde le professeur. « L’idée c’est de dire : « vous voyez, nous, on a essayé de changer les choses, il ne faudra pas être trop méchant » ». Une stratégie jugée « illusoire » pour lui. « Si l’extrême droite arrive au pouvoir, je pense qu’elle n’en aura rien à foutre (sic) qu’il y ait eu deux personnes pour servir de caution dans la dernière ligne droite. »
Le directeur de la revue Télévision y voit aussi et surtout une conséquence directe de la récente commission d’enquête sur l’audiovisuel public, instrumentalisée par son rapporteur, le député UDI et allié du RN Charles Alloncle, pour en faire un procès en manque de neutralité du service public.

Capture d’écran Youtube Comme ici, le 4 septembre 2026, Eugénie Bastié, qui apparaîtra bientôt sur France 2, reste une habituée des plateaux de CNews.
Plusieurs mois après la fin de ses travaux, l’audiovisuel public se retrouve piégé dans la toile tissée par Charles Alloncle au printemps dernier. En s’ouvrant à un journaliste de Valeurs Actuelles, il est accusé de s’ouvrir à l’extrême droite, mais si Radio France et France TV avaient refusé d’ouvrir leurs portes à Charles Sapin ou équivalent, le service public aurait fini d’accréditer les arguments de Charles Alloncle. C’est là que réside toute la « victoire de cette commission d’enquête », analyse François Jost, car « ça dit implicitement que Charles Alloncle avait raison ». Le service public joue un « jeu dangereux parce que c’est une sorte d’acquiescement aux recommandations de cette commission ».
Pour le service public, c’est aussi une manière de montrer patte blanche en se conformant aux nouvelles règles du jeu imposées en 2024 par le Conseil d’État, qui élargissent les obligations de pluralisme aux courants de pensée et d’opinion et non plus seulement aux temps de parole politique. De quoi faire dire à François Jost que si France TV et Radio France acceptent de jouer le jeu, ce n’est pas le cas de tous : « Pendant ce temps, CNews n’a rien changé. C’est peut-être même pire qu’avant puisqu’elle se moque désormais ouvertement de l’Arcom ».
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