En deux concerts consécutifs au Stade de France, les 2 et 3 mai 2026, Fally Ipupa s’est hissé à un niveau inégalé pour un artiste apparenté à la musique congolaise, réunissant en un seul lieu sous sa bannière musicale près de 110 000 personnes. Que de caps franchis depuis les dates historiques de ses aînés Tabu Ley Rochereau à l’Olympia en décembre 1970 et Koffi Olomide à Bercy en février 2000 ! Que de chemin parcouru aussi, sur le plan individuel, pour le chanteur dont les streams se comptent aujourd’hui en centaines de millions.
Sur cette trajectoire, son album Droit chemin se positionne à un endroit lointain, du moins en apparence, tant pour des raisons chronologiques (il est paru en 2006) que musicales : l’esprit du ndombolo, cette évolution post-soukouss de la grande famille de la rumba congolaise, imprègne encore une partie des titres qui reflètent surtout ce qui fonctionne alors plus à Kinshasa qu’à Paris. Pourtant, c’est bien dans ces 12 morceaux que résident les germes de son ascension.
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« Il savait où il allait et je ne suis pas surpris de son succès », assure l’Ivoirien David Monsoh, producteur du disque et témoin, sinon acteur, de cette période charnière. Directeur artistique chez Sonodisc, maison de disques parisienne au fort tropisme africain, c’est lui qui a suggéré à la fin des années 1990 à Koffi Olomide, de passage dans son bureau, de s’intéresser au jeune chanteur qu’il venait de découvrir avec son groupe Talents Latents. Le conseil produit ses effets : Fally rejoint peu après les effectifs de Quartier Latin, l’orchestre de son célèbre compatriote.
Enregistré en cachette
« Apprends à bien travailler et, plus tard, je te produirai », se souvient lui avoir lancé David Monsoh lors de leur première rencontre, sans se douter réellement que ses paroles laisseraient une telle trace chez son interlocuteur. La relation de ce dernier avec son mentor se dégrade au fil du temps. L’envie de s’émanciper se fait plus pressante. Dans le milieu toujours bouillonnant de la musique congolaise, son nom commence à émerger. Surnommé « DiCap la merveille » (en référence à Leonardo DiCaprio), il finit par recontacter le producteur ivoirien, lui aussi en froid avec Koffi Olomide, et le convainc de le prendre sous son aile.
Au Studio de la Grande Armée, à Paris, les sessions qui se déroulent pour Droit chemin sont presque des réunions secrètes : rien ne doit filtrer pour ne pas éveiller les soupçons de la star de la rumba, lui-même en train d’enregistrer Danger de mort pour lequel il a rappelé Fally Ipupa. Des musiciens de Quartier Latin participent aussi « en cachette » au projet personnel du jeune chanteur. « ll y avait de la tension », rappelle David Monsoh, qui fait état de menaces adressées à son encontre à cette période.
Le producteur ambitionne à travers cet album de « changer la physionomie de la musique congolaise ». Son idée ? Un répertoire « plus urbain tout en restant dans la rumba, travaillé de façon plus ouverte en pensant à la nouvelle génération de la diaspora congolaise ». Cette double dimension se vérifie dans les featurings : d’un côté Ben-J, moitié du duo Neg’Marrons, de l’autre la chanteuse Barbara Kanam. Pour « rafraichir la rumba », impossible de faire l’impasse sur un autre aspect : celui du look. Fally se plie aux consignes, même s’il a du mal à comprendre pourquoi il doit porter un t-shirt rose pour le clip de « Droit chemin ». Il fait confiance à son partenaire dont il connaît l’expérience.
Sortie avancée de six mois
« C’est un artiste assidu, qui écoute, qui accepte les critiques. Il ne m’a jamais désavoué. On travaillait dans l’harmonie. On regardait dans la même direction. Chaque fois que j’allais en studio, j’étais content : je le voyais assis, avec son petit cahier, écrivant ses textes, me les expliquant quand je lui demandais », raconte David Monsoh, qui parle d’une association artistique presque « fusionnelle ». Au poste stratégique d’arrangeur, pour concrétiser les intentions du binôme, il fait appel au Congolais Maika Munan (lauréat d’un prix Découvertes décerné par RFI en 1984), un gardien du temple de la rumba qui fait « de superbes mélodies à la guitare ».
Hors du studio, des bruits circulent, les rumeurs deviennent persistantes, les polémiques enflent. Qui dégainera le premier ? Koffi lorsqu’il apprendra la nouvelle ? Ou son poulain pour annoncer son envol ? Comment les uns et les autres réagiront-ils ? Sous la pression, le producteur décide d’avancer de six mois la sortie de l’album, initialement prévue pour les fêtes de fin d’année. Le marché de la musique africaine lui est familier mais il pressent un engouement rare pour un artiste dont la discographie personnelle est encore vierge. Prudent, il fabrique une première commande de CD. Les 5 000 exemplaires partent « comme des petits pains ». On l’appelle des États-Unis, d’Australie, de Tanzanie… « C’est un album qui a cartonné », reconnait David Monsoh. S’il connait une incontestable réussite commerciale, Droit chemin s’impose aussi comme l’un des actes de naissance de la cinquième génération de la musique congolaise.
Fally Ipupa Droit Chemin (Obouo Music) 2006
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