Paru en octobre dernier, Les Gréveuses, le premier roman du Français d’origine togolaise Romuald Gadegbeku, s’inscrit dans la grande et belle tradition du roman social et humaniste. C’est aussi un roman politique, puisqu’il parle de combats pour des droits et la dignité dans la France contemporaine, où de plus en plus de voix s’élèvent pour la fin de l’invisibilisation des couches sociales dont sont issus les travailleurs manuels, souvent d’origine immigrée.
Invisible, telle est bel et bien la condition des personnages de ce roman. Au cœur de l’ouvrage de Gadegbeku, on retrouve Rita, Aminata, Diva, Mariama et quelques autres. Elles sont africaines. Ce sont 17 femmes de chambre, employées d’un grand hôtel parisien, qui se sont mises en grève pour réclamer des conditions de travail décentes et aussi la fin du racisme institutionnel dont celles-ci sont victimes. Ces femmes sont les « gréveuses » du titre, un néologisme qui donne la mesure de l’originalité de ce premier roman, campé entre le social et l’autobiographique, le réalisme et la fantasmagorie, la prose et la poésie.
Des vers du Guyanais Léon-Gontran Damas, cités dans ces pages, célébrant les « nègres », les « gueux », les hommes de « peu » et de « rien », ainsi que la préface d’André Breton au célèbre Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire à laquelle l’auteur fait référence dans ses interviews, donnent le ton de ce roman, le situant à la fois dans le temps et hors du temps. La problématique de la race et de sa gestion, qui est centrale à ce roman, n’est guère propre à notre temps, même si est posée dans ces pages la promesse d’une gestion moderne de la question, en phase avec notre sensibilité contemporaine.
Hommage à la mère
Issu de parents togolais, mais lui-même né en France, dans une banlieue parisienne, Romuald Gadegbeku est journaliste de formation. Il collabore notamment au quotidien suisse Le Temps, et aussi à des magazines comme Society et SoFoot. Lauréat 2020 de la bourse Lagardère pour la presse écrite, il s’est inspiré pour son premier roman de la grève historique des femmes de chambre de l’hôtel Ibis Clichy-Batignolles entre 2019 et 2021, une affaire qui avait défrayé la chronique.
Le primo-romancier a raconté lors des interviews à la presse comment, en discutant avec les anciennes grévistes de l’Ibis, il s’est souvenu de sa propre adolescence lorsque sa mère travaillait comme femme de chambre. Les résonances entre les confidences des femmes de chambre de l’Ibis et les souvenirs de sa mère se plaignant de son corps endolori, abîmé par les gestes mécaniques et répétitifs qu’implique le nettoyage quotidien des chambres, ont été le point de départ de son roman, explique l’auteur. Épopée sociale, ce roman se lit aussi comme un hommage du fils à la mère, « au plus près du corps et des rêves ».
« Les Gréveuses » est le premier roman de Romuald Gadegbeku .
Tentations de dérives
« On travaille dans cet hôtel, et ce travail nous tue doucement, on sait qu’il nous tue, qu’il nous tuera de toute façon, mais ce qu’on demande c’est qu’il nous tue moins, beaucoup moins, pour cela on demande que vous respectiez nos droits. »
Ainsi parle Rita, le personnage central du roman inspiré de la mère de l’auteur. Elle est la principale voix à travers laquelle le drame des femmes de chambre grévistes du roman est raconté. Cela fait plus de 15 ans que Rita travaille à l’hôtel Inside. À elle et à ses compagnes d’infortune incombe la tâche de nettoyer et de préparer les 600 chambres de ce palace. Leur employeur n’est pas la direction de leur hôtel, mais une organisation de sous-traitance, qui leur impose des cadences infernales de 40 à 45 chambres par jour pour des salaires de misère.
Réduites à la pauvreté, à la précarité et à des journées harassantes, qui se traduisent par des maladies musculaires chroniques, les 17 héroïnes du roman se sont jetées à corps perdu dans cette longue grève, avec l’espoir que leurs revendications seront prises en compte par la direction. Elles demandent d’être intégrées, augmentées, mieux considérées, des demandes, somme toute légitimes. Alors, au piquet de grève installé en face de l’hôtel, pour faire bouger les choses, les femmes tapent sur des casseroles, attirant l’attention des clients de l’Inside sur leurs revendications. Sur les pancartes qu’elles portent, on lit « sous-traitance égale maltraitance ».
De la poésie et du rêve
C’est cette histoire d’exploitation et d’oppression sur fond de racisme que raconte Gadegbeku. Si elle nous tient en haleine, c’est grâce à sa narration originale et maîtrisée, qui, procédant par alternance de perspectives et de points de vue, propose une véritable polyphonie de vécus, d’origines et de souffrances.
La narration dans Les Gréveuses procède aussi par l’alternance des lieux, conduisant le lecteur du parvis de l’hôtel bruissant de revendications des femmes de chambre aux cités des banlieues où vivent la plupart des grévistes et leurs familles. Le lecteur suit notamment Rita dans sa cité où elle élève seule, séparée de son mari, ses deux garçons adolescents. Rita s’inquiète pour le devenir de ses deux fils, dont l’aîné s’échappe de plus en plus à la vigilance de sa mère. Il croit avoir trouvé dans le rap un viatique contre la violence qui règne dans la cité et ses propres frustrations. Le récit de son évolution, à la fois lyrique et nerveux, bruissant de mille révoltes, fait écho au quotidien de ce personnage d’enfant d’immigré fait de contrôles d’identité policière multiples et d’autres humiliations. Comment ne pas céder dans ces conditions à des tentations de dérive ?
Les Gréveuses est un roman grave par les thèmes qu’il aborde dans ses pages : de la souffrance physique et psychique des travailleurs manuels à la violence du patronat, en passant par la difficulté d’être jeune dans les quartiers populaires et, last but not least, le racisme ordinaire qui sévit. Les héroïnes du roman sont victimes de ce racisme ordinaire lorsqu’elles veulent déjeuner dans la cantine de leur hôtel qui pratique une ségrégation pure et dure, mais qui ne dit pas son nom.
Romancier militant et engagé, Romuald Gadegbeku fait aussi une place stratégique à la poésie et au rêve dans ce premier roman. Son héroïne Rita rêve beaucoup, elle rêve de l’amour, de « pluie de sueurs sur ses lombaires », mais aussi d’un avenir épanoui pour ses enfants, malgré les tragédies qui la frappent. « Non, ce n’est pas du tout incohérent, car dans Les Gréveuses, il y a « rêveuses » », rappelle le jeune auteur de ce roman incandescent, prometteur de belles choses à venir.
Cinq questions à… Romuald Gadegbeku
RFI : Romuald Gadebegku, Les Gréveuses est votre premier roman. Comment êtes-vous venu à l’écriture ?
Romuald Gadegbeku : Voyez-vous, je suis un passionné de football. Au collège déjà, je ne ratais aucun numéro de L’Équipe ou de France Football que je lisais religieusement, de la première à la dernière page. Je crois que c’est en lisant la presse sportive que j’ai pris goût à l’écriture. La lecture des livres, l’intérêt pour la littérature sont venus plus tard. J’ai commencé par Bukowski, Virginie Despentes, Alain Mabanckou, Bret Easton Ellis. On ne lisait pas ces auteurs à l’école à mon époque, mais ce sont eux qui ont forgé ma vision d’écriture et d’écrivains.
En fait, je suis passé par différentes phases dans ma vie de lecteur. Dans une de ces phases, j’étais plongé dans la poésie. J’ai alors beaucoup lu Aimé Césaire. Encore aujourd’hui, je connais certains de ses poèmes par cœur. Il y a une liberté dans la poésie de Césaire, liée à sa pratique de la langue. C’est une langue belle, mais imprévisible aussi à cause de l’emploi de l’argot, du créole, aux côtés d’une langue académique, châtiée. Ce mélange m’a inspiré, nourri. Césaire m’a conduit à Chamoiseau. J’ai adoré Texaco pour son écriture forte et puissante. J’ai été particulièrement sensible, autant chez Césaire que chez Chamoiseau, à la symbiotique entre le poétique et le politique.
J’ai retrouvé ce rapprochement de la poésie et de la pensée politique en découvrant des auteurs comme Joseph Andrars, Maryline Desbiolles, ou encore Éric Vuillard. Ces auteurs sont souvent lyriques, avec une grande force d’évocation, tout en faisant passer des messages politiques. C’est ce mélange du poétique et du politique qui m’intéresse le plus en littérature.
Les Gréveuses, votre premier roman paru l’année dernière, raconte l’histoire des femmes de chambre d’un grand hôtel parisien qui font la grève. Pourquoi « gréveuses » et pas « grévistes » ?
C’est la poésie et la polysémie de ce mot qu’on n’a pas tellement l’habitude d’utiliser, qui m’ont plu. C’est ce que j’ai d’ailleurs fait remarquer à mon éditrice qui m’a posé la même question. Quand j’ai rencontré cette éditrice pour la première fois, je lui ai dit que mon idée, c’était d’écrire une autobiographie de mon langage, au sens où je voulais raconter ma vie, mon histoire à travers les différentes langues qui m’ont traversé depuis que je suis né.
L’une de ces langues, c’est celle que mes personnages – Rita, Aminata, Diva, Mariama et les autres grévistes – parlent. Je l’appelle la « langue folklorique », mâtinée de mots venant de langues d’Afrique subsaharienne, de mots parfois désuets. À côté de ça, on a la langue des rêves de Rita – le personnage principal – qui est une langue plus lyrique, plus colorée, plus poétique, dans laquelle le personnage va au bout de ses émotions : la peur, l’espoir, la colère, la sensualité aussi.
Puis, il y a la langue de Christian, fils de Rita, c’est la langue de la jeunesse des banlieues, qu’on retrouve dans le rap, une langue argotique que j’ai moi-même pratiquée quand je grandissais dans un quartier populaire de Seine-Saint-Denis. J’ai fait parler Christian et ses copains de quartier dans cette langue. Cela donne des scènes essentiellement dialoguées, mais il n’y a pas de mises à la ligne, pas de tiret, pas de guillemets, essentiellement des flux de parole, non encadrés par des signes de ponctuation. Je voulais faire entendre cette langue, aux côtés de la langue de narration, plus journalistique, plus sèche.
Vous avez expliqué que pour vous documenter sur le quotidien des femmes de chambre d’aujourd’hui, vous êtes allé discuter avec les grévistes de l’hôtel Ibis de Clichy-Batignolles. Leurs confidences vous ont rappelé votre propre adolescence lorsque votre maman travaillait comme femme de chambre. Quel souvenir gardez-vous de votre maman ?
Les confidences des grévistes de l’Ibis m’ont permis d’exhumer des souvenirs vieux de 20 ans. C’était au début des années 2020. J’avais alors à peine une dizaine d’années. À cet âge-là, quand votre maman vous dit qu’elle exerce le métier de femme de chambre, vous ne comprenez pas trop l’effet que cela pouvait avoir sur sa santé. Ma mère se plaignait tout le temps combien elle était fatiguée, exténuée de fatigue. C’est en bavardant avec les dames de l’Ibis que j’ai vraiment compris l’impact de ce travail sur le corps. Il voûte le dos, détériore les muscles, installe des maladies « musculo-squelettiques » aujourd’hui bien répertoriées. L’écriture m’a permis de me mettre à la place de ma mère et de comprendre l’ampleur de sa souffrance.
Dans quelle mesure le personnage de Rita dans votre roman est-il inspiré de votre mère ?
Le personnage de Rita s’inspire de plein de choses. Elle est née de ma rencontre avec les femmes de chambre de l’Ibis que j’ai longuement interviewées pour les besoins de ce livre et, d’autre part, des souvenirs de ma mère. Je me suis inspiré de beaucoup de personnes que j’ai croisées dans la vie, et en partie de ma mère.
Est-ce que ce premier roman a été difficile à écrire ?
Je ne pense pas que « difficile » soit le bon mot pour parler du travail que la rédaction de ce livre a nécessité. Il fallait beaucoup de rigueur pour ne pas se perdre en cours de route. Il a fallu quatre ans de travail, se documenter, rencontrer des gens pour avoir une idée de première main du quotidien des femmes de chambre. Il y a eu plusieurs versions, sept en tout, avant qu’il ne soit accepté par l’éditrice. J’ai pris aussi beaucoup de plaisir à écrire ce livre et j’espère que mes lecteurs éprouveront le même plaisir en le lisant.
(Propos recueillis par Tirthankar Chanda)
Les Gréveuses, par Romuald Gadegbeku. Éditions Grasset, 228 pages, 22 euros.











