Une victoire symbolique aux répercussions encore incertaines. À trois mois des élections de mi-mandat, le candidat de la gauche progressiste Abdul El-Sayed a battu mardi 4 août la démocrate centriste Haley Stevens lors d’une primaire organisée en vue d’une élection sénatoriale cruciale dans l’État du Michigan.
Médecin épidémiologiste à la carrière prestigieuse mais sans expérience politique, Abdul El-Sayed l’a emporté sur le fil après une campagne acharnée qui aura vu ses opposants dépenser des sommes exorbitantes pour promouvoir la campagne de son adversaire, une élue soutenue par l’establishment du parti démocrate.
Ce fils d’immigré égyptien signe ici le dernier succès de l’aile gauche du parti démocrate, un courant hétérogène mais qui a le vent en poupe depuis l’élection à la mairie de New York de Zohran Mamdani, un socialiste revendiqué.
Mesures sociales et discours pro-palestinien
En juin, trois candidats soutenus par le nouveau maire ont remporté des primaires dans des districts new-yorkais jusqu’ici détenus par des démocrates plus traditionnels.
Des candidats de la gauche dite « progressiste » ont également été récemment désignés dans le Colorado (pour un siège à la chambre des représentants et pour l’élection du gouverneur) ainsi que dans le Maine (pour un siège au Sénat).
« Le vent est en train de tourner », s’est réjoui début juillet Bernie Sanders, figure historique de la gauche américaine.
Cette nouvelle génération de candidats défend un programme social en faveur du pouvoir d’achat, de l’assurance santé pour tous et de la lutte contre les inégalités. Ils partagent aussi un discours très offensif contre le gouvernement israélien de Benjamin Netanyahu, accusé de commettre un génocide en Palestine.
Beaucoup ont aussi axé leur campagne contre l’influence dans la politique américaine des riches donateurs qui injectent des millions de dollars dans des « super PAC » (comité d’action politique) pour faire campagne pour leur candidat favori. La rivale d’Abdul El-Sayed, Haley Stevens, a ainsi reçu pas moins de 60 millions de dollars de dons, dont la moitié du lobby pro-israélien Aipac.
« Voter pour quelque chose, et pas seulement contre »
Pour Todd Belt, politologue à l’université George Washington, leurs succès récents s’expliquent en partie par le fait que ces candidats progressistes donnent aux électeurs une raison de « voter pour quelque chose, et pas seulement contre ».
« De nombreux progressistes avancent de vraies solutions à la crise du coût de la vie », estime-t-il auprès de l’AFP, « tandis que beaucoup de modérés se reposent sur la peur » qu’inspire Donald Trump.
Depuis le retour au pouvoir du républicain, l’aile gauche du parti démocrate ne mâche pas ses mots contre la vieille garde du parti, perçue comme trop molle face aux coups de boutoir du président américain.
Si ce nouveau discours semble trouver un écho important dans une partie de l’électorat, cette tendance reste à confirmer. « C’est un courant non négligeable mais qui reste minoritaire », estime auprès de BFM Jérome Viala-Gaudefroy, docteur en civilisation américaine et enseignant à Sciences-Po. « Il ne faudrait pas surinterpréter ces résultats comme étant une prise de pouvoir des progressistes au sein du parti démocrate », nuance-t-il.
Le chercheur rappelle que l’élection d’Abdul el-Sayed a été très serrée – à 48% contre 47% pour son adversaire – et que d’autres primaires ont été remportées par des démocrates plus centristes, comme Wesley Bell, vainqueur dans le Missouri après avoir bénéficié du soutien de l’influente Aipac.
Un pari risqué?
L’enjeu est bien plus important qu’une simple tambouille interne au parti. Le 3 novembre, les Américains renouvelleront l’ensemble de leurs députés à la Chambre des représentants et 35 de leurs 100 sénateurs. Les républicains ne disposent actuellement que d’une poignée de sièges d’avance dans les deux chambres.
Pour les démocrates, c’est une occasion unique de faire basculer le mandat de Donald Trump en leur faveur. Or s’ils sont favoris pour reprendre la Chambre des représentants, rien n’est joué au Sénat.
Pour remporter la chambre haute, ils doivent absolument conserver leur siège dans le Michigan. Mais avec son profil plus radical, rien ne dit qu’Abdul el-Sayed réussira à rassembler largement les électeurs de cet État remporté par Donald Trump lors de la présidentielle de 2024.
À l’annonce des résultats mercredi, le président américain a ironisé sur la victoire de celui qu’il caricature en « communiste », estimant que c’était « une super nouvelle pour les républicains ».
Les républicains n’hésitent pas à étiqueter Abdul el-Sayed de dangereux extrémiste, en mettant l’accent sur son identité arabe et musulmane. Le groupe des républicains au Sénat est allé jusqu’à affirmer sur X: « une alliance de communistes et d’islamistes prend le contrôle du Parti démocrate ».
Quitte ou double
Jeudi, le site d’analyse électorale Decision Desk HQ a décidé de faire basculer sa prédiction pour l’élection de novembre dans le Michigan, de « penche côté démocrate » à « 50-50 ».
« Une défaite serait un véritable désaveu, alors que le Michigan n’a plus eu de sénateur républicain depuis 25 ans », rappelle Jérôme Viala-Gaudefroy.
Pour les démocrates, c’est quitte ou double. « Si Abdul el-Sayed et les autres candidats de l’aile gauche gagnent en novembre, on pourra parler de l’émergence d’un nouveau parti démocrate. Mais s’ils perdent, cela restera un épiphénomène cantonné à des villes ultra-démocrates comme New York », résume sur BFM2 le spécialiste des États-Unis Romuald Sciora, chercheur à l’Iris.
Dans l’attente des résultats, c’est un parti démocrate de plus en plus fracturé qui se dessine. D’un côté, l’establishment représenté par l’ancien président Joe Biden, l’ex-candidate à la présidentielle de 2024 Kamala Harris, ou encore le chef de la minorité démocrate Chuck Schumer.
De l’autre, une gauche plus radicale, animée par le sénateur Bernie Sanders, la représentante Alexandria Ocasio-Cortez et le maire de New York Zohran Mamdani. Entre les deux bords de la « grande tente » démocrate, gravitent aussi d’autres personnalités fortes, comme le gouverneur de Californie Gavin Newsom.
Le parti démocrate divisé
Certes, dans le système bipartisan américain, « les tendances politiques n’ont pas d’autre choix que de coexister entre elles au sein des partis sans quoi elles seraient mortes politiquement, médiatiquement et financièrement », rappelle Romuald Sciora. Mais au sein du parti démocrate, les divisions sont particulièrement marquées.
« Le parti démocrate est très extrêmement critiqué par sa base, contrairement au parti républicain qui reste majoritairement soudé autour de Donald Trump », observe Jérome Viala-Gaudefroy.
« Le parti démocrate vit sans doute ce qu’a vécu le parti républicain en 2010, quand on a vu une nouvelle frange plus radicale et populiste, le tea party, s’opposer aux républicains plus traditionnels », analyse le chercheur.
Signe de l’intensité du conflit interne, Jonathan Cowan, président de l’organisation centriste Third Way, a annoncé qu’il dépenserait quelque 15 millions de dollars d’ici à 2028 pour lutter contre la prise d’influence du socialisme chez les démocrates, et notamment contre le Parti démocrate-socialiste, formation dont est issu Zohran Mamdani.
« On se prépare pour la guerre qui arrive », a-t-il déclaré au New York Times. Les divisions internes ainsi exposées risquent in fine de voir nombre d’électeurs – qu’ils soient centristes ou progressistes – se détourner du Parti démocrate. Et certains exhortent aujourd’hui à recoller les morceaux.
« Le Parti démocrate est une coalition qui inclut tout le monde, du centriste au socialiste », plaide Tré Easton, vice-président du cercle de réflexion centriste Searchlight Institute. « Chaque partie a besoin de l’autre. Nos électeurs ne demandent pas une suprématie idéologique. Ils demandent une raison d’être et du leadership », a-t-il ajouté sur X.
« Il faut attendre les résultats des midterms pour voir comment évoluera le parti démocrate. Mais la ligne politique sera véritablement tranchée par le candidat qui ressortira vainqueur de l’investiture pour l’élection présidentielle de 2028 », conclut Jérôme Viala-Gaudefroy.
Article original publié sur BFMTV.com











