Environ 500.000 patients sont transfusés par an en France, auxquels s’ajoutent 500.000 soignés avec des médicaments dérivés du plasma sanguin. Face à des besoins croissants de médicaments issus de ce plasma sanguin, la France et l’Europe cherchent à réduire leur forte dépendance aux importations américaines, tout en promouvant un modèle » éthique » de don volontaire et non rémunéré. Sur les réseaux sociaux, des internautes accusent l’entreprise française chargée de collecter le plasma de le vendre à l’industrie pharmaceutique et d’avoir ainsi développé » un business » grâce aux donneurs. En réalité, le système de don est très encadré par la loi: le prix de cession est destiné à couvrir les frais et non à faire des bénéfices, et les patients français sont prioritaires.
« Le public est encouragé à ‘donner gratuitement ‘, tandis que l’industrie réalise des profits inimaginables en vendant ce qui a été pris gratuitement. Réveillez-vous! », alerte une internaute sur X dans un tweet publié le 1er août et aimé près de 1.000 fois. » L’État nous suce le sang, et là c’est au sens littéral », lit-on dans cet autre tweet. « Le modèle éthique du don français a un prix… et il est payé par les donneurs », affirme également le compte » LesVraisFacts » suivi par plus de 2.000 personnes, qui prétend faire de la « vérification des informations virales » sur X.
Un post sur X, enregistrant plus de 60.000 vues, assure que le plasma donné est « vendu à l’industrie pharmaceutique qui réalise 49% de son chiffre d’affaires à l’international » et ajoute : « l’Établissement français du sang (EFS) collecte le plasma des donneurs, puis le revend au Laboratoire français du fractionnement et des biotechnologies (LFB) — son unique client, fixé par décret à 160€ HT le litre pour le plasma issu de plasmaphérèse, et environ 77€ HT le litre pour le plasma issu d’un don de sang total classique. »
Des publications de ce type sont fréquentes sur les réseaux mais resurgissent particulièrement depuis la fin du mois de juillet 2026. Elles mêlent à la fois vraies et fausses informations et manquent de contexte, créant ainsi des contenus trompeurs.
« Certaines de ces publications ont eu plus de visibilité et ont conduit à des interrogations de la part de nos donneurs, qui nous ont contactés sur le sujet. C’est la raison pour laquelle nous avons préféré faire une communication dédiée sur plusieurs de nos réseaux sociaux (par exemple sur Instagram) », a expliqué à l’AFP l’EFS.
Le sang est principalement composé de globules rouges, de plaquettes et de plasma. Ces trois composants peuvent être administrés séparément aux malades par voie de transfusion sanguine, dans les contextes d’hémorragie massive ou en réanimation. Mais le plasma sert aussi et surtout à la production de médicaments (immunoglobulines, facteurs de coagulation, albumine…) qui permettent notamment de soigner les hémophiles et les grands brûlés.
Alors qu’ aux Etats-Unis le don du sang est rémunéré, en France, le bénévolat est ancré dans les pratiques depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’article D. 1221-1 du Code de la santé publique prohibe toute rémunération directe ou indirecte du don de sang ou composants du sang : « sont notamment prohibés à ce titre, outre tout paiement en espèces, toute remise de bons d’achat, coupons de réduction et autres documents permettant d’obtenir un avantage consenti par un tiers, ainsi que tout don d’objet de valeur, toute prestation ou tout octroi d’avantages » (lien archivé ici).
Comme l’explique l’EFS sur son site, ce principe vise à éviter toute forme de marchandisation du corps et à éviter que des personnes vulnérables et précaires donnent leur sang pour des raison financières (lien archivé ici).
« Le don de plasma peut se faire selon deux procédés : soit par un don de sang total duquel les éléments figurés du sang (globules rouges, plasma et plaquettes) sont ensuite séparés (plasmaphérèse), soit par un don en aphérèse au cours duquel le plasma est obtenu par centrifugation le séparant ainsi des éléments figurés du sang qui sont immédiatement restitués au donneur », peut-on lire dans cet avis publié en janvier 2024 par le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (lien archivé ici).
Si l’EFS collecte bien le sang et le plasma de donneurs français, il ne réalise aucun bénéfice en le cédant au Laboratoire français du fractionnement et des biotechnologies (LFB), seule entreprise autorisée à transformer le plasma en médicaments, détenue à 100% par l’Etat, et légalement tenue de prioriser le marché français. En parallèle, le LFB vend également des médicaments à base de plasma à l’étranger, mais ceux-ci sont issus de plasma collecté à l’étranger.
Une infirmière prélève du sang auprès d’un donneur lors du « Marathon du don 2024 » à l’Hôtel de Ville de Paris, le 28 novembre 2024.
Grégoire CAMPIONEAFP
« Un prix administratif »
Comme le précise le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé dans cet avis, « l’EFS collecte le plasma et le met ensuite à disposition du LFB pour son fractionnement à un prix de cession dont les tarifs, fixés par l’État, ne constituent pas un prix de marché mais un prix administratif. »
Ce prix est fixé par arrêté et publié au Journal Officiel et permet de couvrir les frais de fonctionnement, mais pas de dégager de profit, comme l’ article L1221-1 du Code de santé publique le stipule (liens archivés ici et ici).
Ainsi, le litre pour le plasma issu de plasmaphérèse est bien cédé pour 160€ HT et environ 77€ HT le litre pour le plasma issu d’un don de sang total classique.
Contactée par l’AFP, Sophie Le Cam, directrice générale adjointe de l’établissement insiste: l’EFS est » déficitaire » sur le plasma, car » il y a tout un processus extrêmement coûteux pour aboutir à un produit sanguin labile qui va être délivré à un patient dans un hôpital ou pour aboutir à une poche de plasma envoyée au LFB ».
Il faut notamment rémunérer les près de 10.000 salariés de l’EFS, payer le matériel – comme une poche qui coûte entre 20 et 35 euros selon Sophie Le Cam – et tester le sang donné pour dépister les maladies infectieuses.
Par ailleurs, dire que le plasma est « vendu par l’État à l’industrie pharmaceutique » est incorrect, dans la mesure où c’est l’EFS, un établissement public sous la tutelle du ministre en charge de la Santé, qui cède au LFB, le seul industriel autorisé à fractionner le plasma (procédé industriel qui consiste à séparer, purifier et concentrer les protéines du plasma sanguin humain afin de le transformer en médicaments, ndlr) qui est, comme l’indique son site, une « société Anonyme à capitaux majoritairement publics, ayant pour unique actionnaire l’Etat français » (lien archivé ici).
« On est dans une filière 100% souveraine, 100% française », résume Sophie Le Cam.
Une internaute dénonçait aussi la proportion de plasma donnée directement aux hôpitaux pour des transfusions (environ 20%) et l’autre cédée au LFB (environ 80%). Selon elle, seules les transfusions aident « les gens dans le besoin » alors que les médicaments à base de plasma représenteraient seulement une manne financière.
Mais si les chiffres sont justes d’après la directrice générale adjointe de l’EFS, ils ne reflètent pas des intérêts financiers mais traduisent des besoins différents : « La demande en plasma frais congelé a énormément diminué les dernières années via des progrès de la médecine », a-t-elle expliqué.
En revanche, la France manque de médicaments dérivés de plasma et est contrainte d’en importer notamment des Etats-Unis.
« Les volumes de plasma français ne couvrent que 30 à 35% des besoins des patients donc forcément, les patients français ont aussi des immunoglobulines ou des médicaments dérivés du plasma issus de fractionneurs étrangers et issus de plasma étrangers », a ajouté Mme Le Cam.
Des poches de sang (à droite) et de plasma (à gauche) sont photographiées le 6 juillet 2012 au centre de collecte de l’Établissement français du sang (EFS) à Paris.
MARION BERARDAFP
Priorité au marché français
Enfin, plusieurs publications dénoncent le fait que le LFB, qui produit les médicaments à base de plasma, réalise 49% de son chiffre d’affaires à l’étranger, alors qu’il utilise du plasma français donné bénévolement.
Effectivement, leur site internet précise que » le LFB commercialise, grâce à ses filiales et à des partenaires, ses médicaments dans une trentaine de pays dans le monde » et « réalise 49% de son chiffre d’affaires à l’international » (lien archivé ici).
Il s’agit toutefois là du chiffre d’affaire total » qui inclut d’autres activités que les seuls médicaments dérivés du plasma, comme des activités de services ou de de collecte de plasma en dehors de France », selon le LFB.
« Mais sur les médicaments à proprement parler, le cœur de métier du LFB, la France reste très largement prépondérante, avec deux tiers du chiffre d’affaires réalisés sur le territoire national, contre un tiers à l’international », a-t-il précisé.
Car ce qui n’est pas non plus précisé dans les publications, c’est qu’il existe une priorité d’approvisionnement donnée aux hôpitaux français en médicaments dérivés de plasma issus du don bénévole français. Cette priorité est mentionnée dans l’article L5124-14 du Code de la santé publique.
« Les médicaments fabriqués à partir du plasma des donneurs français sont donc destinés en priorité au marché français, conformément à cette obligation légale », a ainsi confirmé le LFB à l’AFP.
Pour ce qui est de leurs ventes à l’étrangers, elles s’expliquent aussi par l’existence de filiales de LFB en charge de collecter du plasma dans d’autres pays : en République tchèque, en Autriche, en Allemagne, où les donneurs reçoivent une compensation financière, et dans plusieurs Etats américains, où les dons sont rémunérés.
« Le LFB dispose notamment de 25 centres de collecte en Europe, dont l’unique fonction est d’approvisionner en plasma la fabrication de médicaments destinés aux patients hors de France. Ce plasma collecté à l’étranger n’est pas mélangé avec le plasma français, dont l’usage reste prioritairement national », a précisé le LFB.
Ainsi, « en 2025, les ventes de médicaments du LFB ont été réalisées à 70% en France. Les 30% des médicaments vendus à l’étranger sont fabriqués avec du plasma collecté à l’étranger. »
En revanche, il n’est pas impossible que des médicaments à base de plasma français soit vendus à l’étranger, mais « le chiffre est résiduel » et « uniquement pour ne pas gâcher des médicaments produits qui n’auraient pas été vendus sur le marché français » car, comme le rappelle le LFB, ce laboratoire » opère dans un secteur concurrentiel et lorsqu’il répond à des appels d’offres des hôpitaux en France, il est en concurrence avec des industriels étrangers. Il n’y a donc aucune garantie pour le LFB de pouvoir commercialiser ses médicaments auprès des hôpitaux français. »
L’AFP a vérifié plusieurs informations concernant les dons de sang, comme ici, ici, ou ici.











