Le jour de notre rencontre dans son nouveau fief, un bar sis dans une ancienne gare de la petite ceinture du nord de Paris, le chanteur Bongeziwe sort tout juste de l’avion, en provenance d’Afrique du Sud, son pays. Il vient d’y passer un mois pour dix concerts de sortie d’album – dont un au festival Sakifo de La Réunion. Et regagne tout juste sa terre d’adoption depuis quelques mois : la France.
Un exil volontaire qui, assume-t-il, le déboussole un peu : « Je voulais expérimenter la vie d’un artiste hors de sa terre. Je viens régulièrement à Paris, depuis le début de ma carrière, il y a près de quinze ans, et y ai reçu, ainsi que ma musique, un excellent accueil… C’était aussi l’occasion de marcher sur les traces d’artistes que je révère, Nina Simone en tête. Alors, bien sûr, tout ceci n’empêche pas le choc culturel. Je connais peu de monde, je ne parle pas français, et parfois, je reste cloîtré chez moi des jours durant, sans croiser quiconque… En même temps, j’y ai vécu des moments géniaux, croisé des personnes formidables… Surtout lorsque je dis que je suis artiste, les regards s’éclairent ! You guys really celebrate art ! »
Passion « autobiographie »
Et peut-être est-ce pour accompagner ce changement de vie, ou passer le cap de la quarantaine, malgré sa discrétion sur son âge, qu’il a nommé son nouveau disque Ndingubani, « qui je suis » en xhosa, sa langue natale. Forcément, l’envie se fait forte de lui poser sans préambule la question : « Qui êtes-vous Bongeziwe Mabandla ? »
L’homme bafouille, s’emmêle les pinceaux, avant de répondre : « À ce carrefour de ma vie, je devais me poser ces questions essentielles : qui es-tu ? Qu’attends-tu de la vie ? Histoire d’appréhender le chapitre suivant avec le maximum de clairvoyance et de sérénité… Qui suis-je, donc ? Dans la liste de mes rôles majeurs : un homme noir, un artiste, un fils… Sur mon chemin, je n’ai jamais pris le temps de célébrer ce que signifie mener son existence, vivre sa vie… Pourtant, j’adore les histoires des gens. Je dévore les autobiographies, les biographies, aussi bien celle de la tueuse en série Aileen Wuornos que celle de Ray Charles… Un jour, quand j’étais très jeune, j’ai découvert, dans un placard, des lettres de la femme de mon oncle : elle y documentait sa vie en détail. Je me souviens de mon émotion intense en lisant ses mots – « Mon nom est… Je suis née en… » »
Alors, à Johannesburg d’abord, puis à Paris ensuite, dans son lit-bureau, où s’éparpillent guitare, nourriture, cahiers, dans un grand chaos artistique, il remonte le fil de sa propre histoire, avec un soin particulier porté aux mots justes, et tresse son album autobiographique : Ndingubani.
Enfance, dépression, addictions
À travers ses pistes, se devine ainsi son enfance à Tsolo, petite bourgade rurale, avec son unique route pavée, ses vaches, ses ânes, ses chevaux, à 900 km de la capitale, qu’il rejoint jeune adulte pour pratiquer le théâtre. Se profile aussi sa mère, présente dans l’un de ses clips, « l’héroïne de ma vie, qui n’a jamais brimé mon rêve de devenir un artiste, et s’est beaucoup sacrifiée pour ma vocation… »
S’y racontent également l’amitié, ses socles et ses trahisons. Surgissent les affres de la vie, les tumultes traversés : les addictions, la suspicion d’un cancer, la peur panique de la mort, la dépression. … « Dans ce 5e disque, je voulais purger tout cela, révéler mes côtés sombres, sans me cacher derrière des mensonges. Ma vie, ce n’est pas uniquement des superbes tournées et des récompenses. Ce sont aussi des traumatismes et beaucoup de douleurs », confesse-t-il.
En filigrane, se lisent également les batailles qu’il a dû – et doit encore – mener pour frayer sa voie en tant qu’artiste sud-africain, comme dans son titre Zama, en référence au chanteur de soul Charles Bradley. Et les épreuves qu’il brave encore, au quotidien, pour poursuivre son rêve : « Je n’avais jamais réalisé à quel point il était difficile d’être musicien : le dur travail, la route, les horaires décalés, les shows de dernière minute, la quête insatiable de perfection, les avions, le public qui t’adore puis te met plus bas que terre, ton habileté – ou non – à te vendre, la pression quand tu deviens vieux pour rester dans le coup… Mais une chose est sûre : la musique me permet de tenir debout à travers toutes les difficultés de la vie… »
Une part d’ancestralité
Ces confessions, Bongeziwe les livre sur son disque dans sa langue natale, le xhosa : « Il était très important de raconter, de regarder ma vie depuis ma conscience noire, africaine. Beaucoup d’artistes de mon pays ne bénéficient pas des mêmes opportunités que moi. Je dois transmettre leur, notre message. »
Pour accompagner ce journal, le chanteur sud-africain a, une fois encore, travaillé avec son fidèle complice le compositeur, instrumentiste et producteur mozambicain Tiago Correia-Paulo : « Je lui apporte mes chansons composées sur Ableton et lui les arrange. J’adore bosser avec lui : un gars ultra intelligent et talentueux, un gros bosseur qui planche des heures sur la musique, doublé d’un grand ami qui me connaît à la perfection. En réalité, il accentue mes côtés positifs et atténue mes défauts… »
En résulte une sorte de folk africaine-électro soul, aussi zen et douce que lumineuse et puissante, dans laquelle vient s’insérer un invité de marque, l’un des mentors de Bongeziwe : le Camerounais Blick Bassy.
Avec ce cinquième disque, Bongeziwe confirme son statut de héraut de la scène « Black Alternative ». Car au cœur des pistes de ce bel album, si personnel et baigné de sérénité, s’entendent les influences de son pays, comme le maskandi, ce blues zoulou : « J’essaie de garder ces héritages et ces langues en vie, mais aussi de raconter, via ma propre trajectoire, les histoires des gens de mon peuple… Enfin, ma voix puise sa source dans l’ancestralité. »
En racontant son épopée intime, ses blessures et son cap, Bongeziwe crée une œuvre universelle. Un disque d’irrésistible mélancolie qui ne perd jamais sa direction : l’espoir.
Bongeziwe Mabandla Ndingubani (Black Major) 2026
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