Madrid cerné par les incendies. L’Espagne, pays européen le plus confronté aux conséquences du réchauffement climatique, affronte une série de feux de végétation qui ont pris cette année une ampleur inédite.
Le principal brasier, qui s’est déclaré à Ávila, près de la capitale, est « le plus important feu de forêt » de l’histoire récente du pays, a affirmé dimanche dernier la ministre de la Transition écologique, Sara Aagesen.
La secrétaire générale de la Protection civile, Virginia Barcones, a décrit un « incendie monstre » sur un périmètre de 280km qui s’étale de la région de Madrid aux provinces d’Ávila (en Castille-et-León) et de Tolède (Castille-La Manche).
Au total, 77.000 hectares sont partis en fumée près de Madrid cette semaine, conduisant 65.000 habitants à l’évacuation et 30. 000 autres au confinement.
État d’urgence national
Ce nouveau drame climatique met à rude épreuve les communautés autonomes (régions) qui, dans le système décentralisé espagnol, sont les premières compétentes pour la gestion forestière et pour la lutte contre les incendies.
« On considère que comme chaque région autonome a ses caractéristiques, elles savent mieux comment il faut gérer ce genre de choses au niveau local », explique Carole Viñals, universitaire spécialiste de l’Espagne.
Mais face à l’ampleur du désastre, la région de Madrid en a appelé au gouvernement central, qui a décrété l’état d’urgence dans plusieurs provinces.
L’état d’urgence, qui n’avait encore jamais été activé pour des incendies, permet à l’État de mobiliser ses propres ressources pour lutter contre les feux en coordination avec les autorités locales. Le gouvernement a ainsi dépêché dans les environs de Madrid l’unité militaire d’urgence (UME), un dispositif de l’armée spécialement dédiée aux catastrophes naturelles et aux situations d’urgence majeures.
La présidente de la communauté de Madrid n’a pas commis l’erreur du président de la région de Valence Carlos Mazón qui, en 2024, avait tardé à solliciter l’aide nationale pour faire face aux terribles inondations qui ont fait plus de 230 morts.
« Ils demandent au gouvernement de régler leurs problèmes »
Pour autant, la région de Madrid, comme d’autres régions gouvernées par les conservateurs, n’est pas épargnée par les critiques.
« Nous savons tous que l’Unité militaire d’urgence est devenue le nouveau service de lutte contre les incendies pour les communautés autonomes gouvernées par le Parti populaire », a ainsi cinglé sur X le ministre socialiste des Transports, Oscar Puente.
« Ils baissent les impôts des riches, réduisent drastiquement les services publics, et ensuite ils demandent au gouvernement de régler leurs problèmes », a écrit le ministre des Transports sur X.
« Le premier imbécile qui attise les tensions en portera la responsabilité sur sa conscience », a rétorqué la présidente de la communauté de Madrid Isabel Díaz Ayuso, l’une des plus ferventes opposantes au gouvernement de Pedro Sanchez.
« Joutes politiques »
« En Espagne, les catastrophes font souvent l’objet de joutes politiques. Ça avait été le cas avec les inondations de Valence ou si on remonte plus loin encore, lors de l’accident du métro de Valence il y a une vingtaine d’années », décrypte pour BFM Antoine De Laporte, spécialiste de l’Espagne auprès de l’institut Jean-Jaurès.
« Il y a eu des contre-exemples, comme lors de la catastrophe ferroviaire en Andalousie cette année, mais il y a toujours eu une forme d’utilisation politique et partisane des catastrophes, de part et d’autre d’ailleurs », poursuit-il.
Cette fois, c’est bien les conservateurs qui sont dans le collimateur. Si les incendies n’ont pas de couleur politique, la gauche reproche vivement à la droite son sous-investissement dans la lutte et la prévention des incendies.
« Les communautés autonomes du Parti populaire ont en effet eu tendance à sous-investir dans ces sujets-là », confirme Antoine De Laporte. « La communauté de Madrid a même récemment été épinglée par la justice administrative pour avoir détourné environ 40 millions d’euros qui devaient être dédiés à ce qu’on appelle en Espagne les ‘pompiers des forêts’ (bomberos forestales) pour financer d’autres actions de la collectivité », rappelle le chercheur.
Les détracteurs du Parti populaire aiment aussi rappeler l’opposition historique de la droite à l’UME au moment de sa création en 2005. « Le Parti populaire avait dénoncé un caprice et un gadget. Ils disaient que c’était l’armée personnelle de Zapatero », le Premier ministre socialiste qui a créé l’UME, rappelle Antoine de Laporte.
Alliance avec l’extrême droite
La droite est aussi critiquée pour avoir formé des coalitions dans plusieurs régions avec le parti d’extrême droite Vox, une formation ouvertement climatosceptique.
Le chef de file du parti d’extrême droite, Santiago Abascal, a diffusé une vidéo sur ses réseaux sociaux où il rend responsable des incendies le « fanatisme climatique » des socialistes au pouvoir.
Ester Muñoz, la porte-parole du PP au Parlement, a elle-même tenu des propos minimisant la nécessité de s’attaquer aux causes profondes du changement climatique.
« Le changement climatique est un phénomène qui s’est produit tout au long de l’histoire de l’humanité et de la Terre », a-t-elle déclaré sur les ondes de EsRadio lundi. « La question est de savoir comment nous, êtres humains, réagissons face à ces changements ».
« Les liens du PP avec l’extrême droite ont aussi poussé le parti à refuser le grand ‘pacte national contre l’urgence climatique’ que Pedro Sanchez appelle de ses vœux depuis l’été dernier », ajoute Carole Viñals. Un plan conçu pour dépasser les clivages et les barrières administratives pour que le pays entier s’unisse contre les conséquences du réchauffement climatique.
Pas le même scénario qu’à Valence
À l’heure où l’Espagne brûle, les prises de position passées et actuelles de la droite pourraient représenter un risque politique en vue des prochaines élections prévues à l’été prochain au plus tard. Mais les spécialistes du pays appellent à la prudence.
« Il est vrai que le Parti socialiste de Sánchez a, par le passé, bénéficié d’un léger regain de popularité dans les sondages suite à des catastrophes similaires », a déclaré Pablo Simón, politologue à l’université Carlos III de Madrid auprès de Politico. « Mais cela n’arrive que lorsqu’une réponse manifestement catastrophique est apportée par l’un des gouvernements régionaux du PP ».
Or, la gestion des incendies par les autorités conservatrices est sans commune mesure avec celle, désastreuse, du gouvernement de Valence durant les inondations de 2024.
« Le président de la région avait été totalement absent. Là, pour le coup, la présidente de la communauté de Madrid est très présente sur le terrain », souligne Antoine Delaporte.
Les conservateurs ont par ailleurs pris soin de ne pas alimenter les polémiques et ont retenu leurs coups contre le gouvernement socialiste, le temps de lutter contre la catastrophe.
« Pedro Sanchez et Isabel Díaz Ayuso sont à couteaux tirés mais en ce moment, il n’y a pas un mot plus haut que l’autre », observe l’expert de la Fondation Jean-Jaurès.
Le président du PP, Alberto Nuñez Feijóo, en déplacement dimanche sur le front des incendies, a décrété l’union sacrée: « Nous sommes tous dans le même bateau, nous devons tous apporter notre contribution, il ne peut y avoir d’exceptions ».
« Chacun fait son possible… du gouvernement central à la plus petite mairie », a-t-il ajouté lors d’une conférence de presse. « Personne ne devrait créer plus de tensions que celles causées par l’incendie ».
Un enjeu des prochaines élections?
« À plus long terme, je ne pense pas que ce soit un enjeu majeur des élections nationales », juge le politologue Pablo Simón. « Je suis certain que les socialistes l’évoqueront pour tenter d’associer le PP à Vox, mais les Espagnols ont la mémoire courte sur ce sujet ».
Un constat partagé par Antoine de Laporte. « En 2025, il y a eu des incendies catastrophiques et meurtriers dans la dans la région de Castille-et-León, gouvernée par la droite. Et pourtant, le Parti populaire a fait un très bon score dans cette région aux élections qui ont eu lieu en mars 2026 », illustre le spécialiste.
Mis en difficulté par des scandales de corruption, « le gouvernement Sanchez est peut-être en train de connaître ses derniers jours », juge Carole Viñals. Et les incendies pourraient ne rien y changer.
Même si les Espagnols figurent parmi les Européens les plus préoccupés par le changement climatique selon une étude de la Commission européenne, « la campagne devrait se jouer sur des thématiques qui concernent plus quotidiennement les électeurs comme le logement ou le pouvoir d’achat », estime Antoine Delaporte.
Article original publié sur BFMTV.com











