« Il chante notre réalité, ce qu’on vit tous les jours dans les quartiers populaires » lance Nassreddine 22 ans, à l’issue de la performance de Nordo à Carthage le 21 juillet. La scène de Carthage, comble, a représenté une reconnaissance nationale pour le chanteur, de son vrai nom Marwen Jebali, qui cumule les centaines millions de vues sur Youtube depuis près de 5 ans.
Il s’est fait connaître en diffusant sa musique sur les plateformes digitales pour toucher une audience tunisienne, mais aussi plus large. Polyvalent, passant du rap, à la pop et à la ballade mélancolique, difficilement classable, le chanteur de 36 ans draine un public très éclectique et multigénérationnel grâce à ses chansons sur la jeunesse, la dignité, l’amitié et la réalité des quartiers populaires.
Pour sa deuxième fois sur la scène de Carthage, Nordo a sorti une armada : orchestre, danseurs, et chanteurs égyptiens en guest. Et pour cause, Carthage représente un rêve d’enfant, lui qui est issu de la partie populaire de cette banlieue cossue de Tunis. Il tentait alors de voir les concerts dans l’amphithéâtre, sans avoir de billet.
Il débute sa carrière très jeune, en 2006, puis est propulsé sur le devant de la scène avec les chansons « Ya Denya » et « 3arbouch » en 2020 qui traitent spécifiquement des problèmes de pauvreté et d’exclusion, le mal du pays ou encore le respect de la famille.
« Je l’ai découvert en tant qu’acteur avec les feuilletons du ramadan (El Foundou en 2021 et El Khattifa en 2026, NDLR) et là c’est super de le voir sur scène, c’est un moment que je peux partager avec mon fils » explique Selma, accompagné de son adolescent. « Je ne connaissais pas ses chansons avant et là je découvre, je trouve qu’il arrive à toucher toutes les catégories sociales avec ses paroles, et puis c’est un chanteur tunisien, donc pour moi, c’est important de l’encourager » ajoute-t-elle.
Le festival de Carthage a misé sur la chanson arabe et tunisienne pour son édition 2026. « Ça reste un bon showman avec un orchestre, des invités, donc on sent que c’est un chanteur qui est arrivé à maturité avec différents styles » ajoute Mehdi, ingénieur tunisien en vacances en Tunisie.
Un public fidèle
Certains le suivent depuis des années comme Inès qui aiment le rythme de ses chansons. « Moi, c’est plus la mélodie que j’aime. Je ne suis pas très rap, donc je trouve que ces chansons sont accessibles à tous » dit-elle. Elle est venue en famille en pleine canicule et coupures d’électricité pour souffler un peu. « Dans le contexte actuel, ça fait du bien de voir cet artiste et d’oublier un peu nos problèmes même s’il parle de problèmes, mais d’une autre façon. »
Imed, retraité de 62 ans est venu en famille, fan inconditionnel de Nordo. « Je le trouve très poli, très respectueux dans ses paroles malgré les thématiques difficiles qu’il aborde. Donc, ça me touche parce qu’il ne dit pas de gros mots » déclare-t-il. Une image que le chanteur cultive en parlant de sa pratique sportive dans ses interviews et de l’importance de sa famille, à rebours des vies glamour ou ostentatoires de certains artistes.
« Il décrit les difficultés du quotidien en racontant des histoires vraies, ce ne sont pas juste des paroles, c’est très authentique » lance Kaïs, quinze ans, venu avec un ami. Il essaye de passer des gradins aux places « chaise » plus en face de la scène. Fan de Nordo depuis 2022, il l’a déjà vu plusieurs fois sur scène.
« Par exemple la chanson 3arbouch m’a beaucoup touchée même quand j’étais plus jeune » dit-il. Ce titre phare de l’artiste parle des trahisons amicales et des difficultés financières, des thématiques qui touchent aussi Skander, ami de Kaïs « et puis il a su trouver son style musical, assez différent des autres » ajoute-t-il, alors que la chanson « Amoremio » sur un style flamenco commence à résonner sur la scène de l’amphithéâtre romain. Le concert s’est terminé avec des sons de Stambeli et aussi de l’afro house et de l’afro pop, une prolifération de styles qui confirment l’aisance du chanteur à passer de l’un à l’autre.
Très discret sur sa vie privée et sa famille, ce père de deux enfants, reconnaissable à sa voix rocailleuse et ses lunettes, a désormais une carrière aussi dans le monde arabe, dans le sillage de Balti avec qui il a collaboré à ses débuts et en 2023 sur les titres « Allo Mama » et « Zoufri » qui traitent de l’exil, de la difficulté de vivre à l’étranger et de la marginalité, des thèmes importants aussi pour la diaspora tunisienne qui représente près de 2 millions de personnes.
Si très peu de rappeurs ont été programmés cette année dans les festivals étatiques de l’été, la présence de Nordo symbolise une reconnaissance aussi officielle. « Ce n’est pas un rappeur anti-système, mais il a un poids et une audience importante qu’il ne faut pas négliger et surtout qui montre l’évolution de la jeune scène tunisienne qui arrive à se faire connaître au-delà du pays » analyse Dhia Bousselmi, journaliste dans le média indépendant Rachma qui vient de publier un livre sur l’histoire du rap tunisien. (Musique des profondeurs et du fracas : Les pérégrinations du rap, des rues américaines aux quartiers tunisiens).
Nordo a réussi à faire de sa musique un pont entre les générations et les milieux sociaux. Ce soir à Carthage, il a prouvé que son succès n’était pas seulement celui d’un artiste, mais celui d’une jeunesse et d’une identité tunisienne.
Nordo sur Instagram / YouTube
En concert le 27 juillet au festival d’Hammamet











