Il est 22h20 environ (20h20 TU), samedi 18 avril, place du Jardin à Grenoble. Barbara Butch, artiste et DJ, figure des nuits parisiennes LGBTQ+, est la tête d’affiche du festival Cabaret Frappé, organisé par la ville de Grenoble depuis 25 ans. Au premier rang, une petite centaine de militants prennent place. Il y a des drapeaux palestiniens dans la foule, des sifflements. Quelques doigts d’honneur surgissent. Plus loin, le reste du public semble hésiter entre un soutien timide et l’incompréhension.
Seule face à la foule, Barbara Butch, qui avait notamment participé à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris en 2024, enchaîne les morceaux. Trois, puis quatre chansons. Jusqu’à ce qu’un membre de l’organisation du festival la rejoigne sur scène, se penche vers elle et lui glisse quelques mots à l’oreille. Quelques secondes plus tard, l’artiste quitte la scène. En tout, elle n’aura touché à ses platines qu’une vingtaine de minutes.
Mais ce n’est pas tant Barbara Butch qui était visée que ce qu’elle représente désormais aux yeux d’une partie des militants pour les droits des Palestiniens. Au printemps, l’artiste avait signé publiquement une tribune en faveur de la loi Yadan, une proposition un projet de loi censée « lutter contre les formes renouvelées d’antisémitisme » mais que ses opposants voient au contraire comme une tentative de museler les expressions de solidarité avec les Palestiniens et de rendre plus difficile encore la critique d’Israël. Les députés macronistes ont finalement retiré cette proposition de loi le 16 avril, et le gouvernement a présenté, le 9 juillet, un nouveau projet de loi pour lutter contre le racisme et l’antisémitisme. Celui-ci est examiné au Parlement.
Sur Instagram, Barbara Butch assume. Elle explique avoir pris position en raison « de l’antisémitisme qu’elle subit au quotidien ». Autre grief formulé par les militants : sa participation, en 2025, à un concert organisé à Tel-Aviv à l’invitation de l’ambassade de France en Israël, alors que Gaza continuait d’être massivement bombardée. Sur les réseaux sociaux, certains l’accusent ainsi d’être « complice de génocide » et critiquent plus globalement ses prises de positions sur ses réseaux depuis le 7 octobre 2023, l’accusant dans le même temps de « pink-washing » [le fait de mobiliser la défense des droits LGBTQ+ dans un but de communication – dans ce cas précis, par les soutiens du gouvernement israélien, afin d’occulter la situation des Palestiniens].
Rares sont désormais les espaces qui échappent à cette polarisation
« Nous ne pouvons pas concevoir raisonnablement que la liberté d’expression soit la porte ouverte aux violences », estime Tina Theallet, directrice générale de la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), qui précise que la peur et l’intimidation ne doivent pas être des méthodes pour lutter contre ces maux. « Quand on vient appeler aux boycotts de certaines personnes parce qu’elles sont en l’occurrence juives et parce qu’on considère qu’en étant juives, elles ont une double allégeance à Israël et qu’elles ne devraient pas s’exprimer, et qu’il faut les faire taire car elles seraient du côté de l’oppresseur, là il y a une véritable problématique. Et ça, nous ne pouvons pas le laisser passer », poursuit-elle. Selon Tina Theallet, ce qui s’est passé le 18 juillet à Grenoble participe à une banalisation inquiétante de ces pratiques.
Toujours est-il que le boycott des artistes associés, de près ou de loin, à Israël s’est imposé comme l’un des débats récurrents du monde culturel français depuis le 7 octobre 2023. Épouvantail liberticide pour les uns, outil de résistance pacifique pour les autres : qu’il s’agisse des festivals, des salles de spectacles ou encore des universités, rares sont désormais les espaces qui échappent à cette polarisation.
Les réactions politiques n’ont d’ailleurs pas tardé. Sur X, Olivier Faure, premier secrétaire du Parti socialiste, a dénoncé une méthode qui « n’aide en rien les Palestiniens » et dessert, selon lui, « les militants sincères ». L’ancien Premier ministre Gabriel Attal a évoqué, de son côté, une « attaque directe » relevant d’un « antisémitisme pur ». Au téléphone, Allan Brunon, élu municipal et président du groupe insoumis à la mairie de Grenoble, précise : LFI n’a jamais appelé à la violence contre Barbara Butch. De la violence physique, lui, sur place samedi soir, n’en a pas vu : « Pour moi, aucun projectile n’a atteint Barbara Butch. Nous ne souscrivons pas à la violence politique : à aucun moment nous ne sommes montés sur scène, avons débranché les câbles et l’avons bâillonné. Elle a pu se produire et a interrompu le concert elle-même. »
Selon Allan Brunon, la DJ n’a pas été censurée et la liberté des artistes a été garantie. « Quant aux militants de La France insoumise présents à mes côtés, ils ont manifesté pacifiquement. C’est un droit fondamental, et nous sommes très fiers de l’avoir exercé. » L’élu insiste, face aux critiques parlant d’antisémitisme : « Il ne s’agit pas de s’en prendre à l’artiste pour ce qu’elle est ni pour ce qu’elle représente. Les critiques portent sur ses choix politiques, pas sur sa religion. » Et si des violences ou des jets de projectiles ont bien eu lieu, ajoute-t-il, ces actes doivent être condamnés.
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