- Une hydrologue affirme que les centrales nucléaires rejetteraient de l’eau à des températures trop élevées.
- Ces rejets condamneraient « tout le vivant de la rivière ».
- Des propos à nuancer compte tenu des réglementations et des études d’impact.
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Des centrales nucléaires avec un effet dévastateur pour la biodiversité ? C’est ce qu’a affirmé, mardi 14 juillet dans l’émission télévisée « C dans l’air », l’hydrologue Emma Haziza. Dans le cadre d’une émission plus large sur l’incendie de la forêt de Fontainebleau et les conséquences de la sécheresse, la docteure de l’École des Mines de Paris a pointé du doigt l’impact des centrales nucléaires sur les espèces aquatiques.
« Plus de 50% de l’eau qu’on prélève en France sert à refroidir les centrales nucléaires, et on les rejette avec des températures supérieures de 3-10°C : on condamne tout le vivant de la rivière et c’est une énergie extrêmement consommatrice dans les phases estivales »,
a-t-elle expliqué (nouvelle fenêtre) à la journaliste Caroline Roux. Des propos qui ont fait bondir plusieurs internautes, dont des chercheurs (nouvelle fenêtre)ou employés du secteur du nucléaire (nouvelle fenêtre).
Ces chiffres sont-ils exacts, et ces propos sont-ils à nuancer ? Pour le savoir, nous avons contacté l’intéressée et avons épluché les données et rapports sur la question.
Un chiffre plutôt juste, mais des prélèvements restitués
Concernant les prélèvements, les 50% évoqués par Emma Haziza concernent l’ensemble de la production d’électricité en France. Selon des chiffres donnés par Emmanuel Macron lors de son discours sur le Plan Eau en mars 2023 (nouvelle fenêtre), 51 % du précieux liquide est en effet prélevé à cet usage, dont la majorité pour refroidir les centrales nucléaires (45% des prélèvements selon le Centre d’information sur l’eau (nouvelle fenêtre)).
Mais, notion importante, de l’eau prélevée n’est pas forcément de l’eau consommée. Si les centrales représentent une part importante des prélèvements, elles ne consomment en réalité que très peu d’eau : 97% de celle prélevée est restituée aux milieux naturels (nouvelle fenêtre). Pour le reste, « seuls 3% s’évaporent sous forme de vapeur d’eau, via les aéroréfrigérants »
, précise EDF.
Ainsi, la consommation nette utilisée pour le refroidissement des réacteurs nucléaires – l’eau non restituée dans les milieux – ne représentait que « 11% de la consommation totale d’eau en France »
en 2023, selon un rapport du Service des données et d’études statistiques (SDES). (nouvelle fenêtre) Emma Haziza le concède d’ailleurs : « Bien sûr, je distingue les prélèvements et non pas la consommation finale puisque l’objectif est de refroidir les turbines, donc cette eau qui récupère la chaleur ressort en grande partie ».
Des réglementations strictes sur l’échauffement de l’eau
Concernant les rejets d’eau de la part des centrales qui feraient augmenter la température de l’eau, Emma Haziza précise à notre équipe : « Mon 3 à 10 °C mélange plusieurs référentiels distincts (…) Ce sont des écarts de température, surtout sur les zones de rejet en sortie de condensateur ».
Et en effet, au niveau de l’évacuation des eaux thermiques, certaines études montrent que les températures peuvent parfois atteindre les +10 degrés (nouvelle fenêtre), mais uniquement sur les centrales de bord de mer ou d’estuaire.
Cependant, les réglementations ne prennent pas en compte cette température en sortie mais la température après dilution dans les cours d’eau. Des rejets strictement encadrés, particulièrement en période de fortes chaleurs selon les données mises à disposition par l’Agence nationale de sûreté nucléaire (ASNR) (nouvelle fenêtre) : en conditions climatiques normales, les températures d’échauffement autorisées varient entre +1 et +7 degrés maximum selon les centrales.
Mais en période de conditions climatiques exceptionnelles, comme une canicule, ces seuils sont abaissés de +1 à +3 degrés. Des températures maximales autorisées en aval sont alors définies, au-delà desquelles la centrale peut aller jusqu’à arrêter son réacteur. À noter cependant : en cas de nécessité publique, EDF peut demander à modifier temporairement ces limites. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit le 11 juillet dernier pour la centrale de Bugey (nouvelle fenêtre).
Certaines centrales sont aussi en mesure de refroidir l’eau qu’elles rejettent. Celle de Civaux, par exemple, utilise des tours aéroréfrigérantes rejetant une eau à 24,65° (nouvelle fenêtre) et rafraîchissant le cours de la Vienne de près d’un demi-degré en aval.
Peu d’impact sur la biodiversité selon les rapports
Mais qu’en est-il de ces données sur la biodiversité ? Pour ses affirmations, Emma Haziza explique se baser sur une étude évaluant l’augmentation de la température du Rhône notamment. « Le fleuve s’est réchauffé d’environ 1,5 °C sur le Haut-Rhône et 3 °C sur le Bas-Rhône en trois décennies »,
dit-elle, précisant que les échauffements résiduels cumulés attribuables aux rejets des centrales sont estimés « à environ 0,6 °C à l’amont de Saint-Alban et 1,4 °C à l’amont d’Aramon ».
Des chiffres que l’on retrouve à 0,1°C près dans ce compte-rendu de l’étude thermique menée par EDF (nouvelle fenêtre).
Emma Haziza reconnaît ainsi que le climat est le principal responsable de la hausse de ces températures, mais explique avoir voulu lancer l’alerte. « La centrale ajoute une fraction significative à un fleuve déjà en bascule, et c’est cette addition qui compte vraiment biologiquement, car les seuils de tolérance des espèces sont très infimes. »
Les rapports d’impact, eux, montrent une conséquence limitée sur la biodiversité. EDF précise ainsi disposer « d’un historique de plus de quarante années de données issues des suivis hydroécologiques des centrales nucléaires »
menés principalement par des organismes tels que l’Ifremer ou l’Inrae. Les principaux ont été menés en 2022, lors d’une précédente vague de chaleur, et relayés par l’ASNR (nouvelle fenêtre) : « Aucune mortalité piscicole ou altération de l’état de santé du milieu entre l’amont et l’aval de ces centrales nucléaires n’a été identifiée. »
Les seuls impacts notables ont été mesurés à la centrale de Saint-Alban, à la fois concernant les phytoplanctons et le peuplement piscicole, en particulier des plus jeunes poissons. Une variation temporaire de leurs effectifs a été observée entre l’amont et l’aval de l’été à l’automne 2022. Mais dès 2023, « les observations réalisées sur le peuplement piscicole ont montré un retour à des peuplements habituels des espèces concernées »
, précise la note.
Les centrales nucléaires peuvent cependant avoir un impact sur la biodiversité au niveau de leur système d’aspiration d’eau qui peut prendre au piège des organismes juvéniles comme des œufs ou des larves, et entraîner leur décès. C’est notamment ce qu’il s’est passé sur le site de Pennly, pour lequel l’Agence environnementale (nouvelle fenêtre)avait relevé une mortalité de 614 tonnes d’organismes aquatiques en 2025, soit moins de 1% de la biomasse des populations touchées.
Enfin, si l’impact des seules centrales sur les cours d’eau et leur biodiversité n’est aujourd’hui pas démontré, la question peut se poser dans le contexte du changement climatique. Quand les vagues de chaleur se succèdent les unes aux autres, que les sécheresses s’enchaînent, la hausse de la température de l’eau pourrait faire peser une pression supplémentaire sur des écosystèmes déjà sous tension.
Contactée, l’Agence de sûreté nucléaire précise ainsi que « la prise en compte du changement climatique nécessite un approfondissement des connaissances scientifiques, notamment au regard des écosystèmes aquatiques, et une approche territorialisée tenant compte des effets cumulés potentiels liés à la présence de plusieurs sites nucléaires sur un même bassin versant ».
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