La sécheresse gagne du terrain en France. Sous l’effet du déficit de précipitations, des chaleurs extrêmes et de l’augmentation des prélèvements d’eau, 93 % des nappes phréatiques sont en baisse, a récemment alerté le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM).
« La vidange s’accentue. Les nappes les plus sensibles ou ayant bénéficié d’une recharge modérée ont des niveaux bien en-dessous des normales mensuelles. Durant le mois de juin 2026, la situation s’est détériorée, liée au déficit de pluie, aux températures élevées et aux prélèvements en augmentation », précise le BRGM.
Une situation qui a conduit plus de 80 départements à prendre des arrêtés limitant les usages de l’eau. La semaine dernière, les syndicats agricoles ont fait part de leur inquiétude alors que de lourdes pertes de rendement sont attendues. Selon les premières remontées, la production laitière pourrait, par exemple, chuter de 10 à 30 %.
Cet épisode favorise également les feux de forêt, avec quelque 32 000 hectares « parcourus » par les flammes depuis le début de l’année en France, soit plus que durant « toute la saison 2025 », a indiqué le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez.
Décryptage de cette sécheresse potentiellement historique et des solutions pour atténuer ses effets avec l’hydrologue Yves Tramblay, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).
France 24 : En 1976, la France a connu une sécheresse historique avec d’importantes pertes de rendements agricoles et 90 000 hectares de végétation partis en fumée. Cinquante ans plus tard, sommes-nous en train de vivre une situation comparable ?
Yves Tramblay : On voit déjà des statistiques d’humidité des sols très basses pour un début juillet. Il y a fort à parier qu’on atteigne les valeurs critiques de 1976. Plus proche de nous, on peut aussi mentionner la sécheresse historique de 2022. Cette année, nous sommes passés d’un extrême à l’autre avec un pic d’humidité des sols en février-mars, quand il y a eu de la pluie partout sur le territoire. Cependant, il faut comprendre que les sols ont une capacité maximale d’infiltration. Par exemple, si un sol peut absorber 50 mm, l’eau va être stockée mais tout l’excédent va ruisseler jusqu’à la mer.
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On a donc rempli correctement la majeure partie des sols et des aquifères [sol ou roche réservoir d’eau, NDLR] mais on a eu trois canicules successives, ce qui est exceptionnel. Cela a provoqué une très forte perte en eau par évaporation. On devrait avoir un effet important sur l’agriculture et il faut s’attendre à des pertes dans pas mal d’exploitations liées à ces coups de chaud, avec à la clé une augmentation potentielle des prix pour le consommateur. En 1976, par exemple, les rendements s’étaient effondrés avec -30 % pour le maïs, -17 % pour l’orge et environ -10 % pour le blé. Mais le risque majeur actuellement avec cette sécheresse, ce sont les feux de forêts qui se déclenchent un peu partout sur le territoire.
Avec le réchauffement climatique, ces situations de stress hydrique sont amenées à se répéter dans les prochaines années. Comment s’y préparer ?
Le constat est qu’il y a une augmentation de l’intensité des sécheresses mais aussi de leur répartition dans l’année. De nombreuses publications scientifiques et les rapports du Giec ont montré que le degré de réchauffement détermine la gravité de ces épisodes. Autrement dit, si on travaille sur l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre et donc si on limite la hausse des températures, on va aussi limiter la gravité des sécheresses dans le futur. Si on réduit collectivement nos émissions, on réduit nos impacts. Et ça, c’est très important de le marteler. On ne peut pas être uniquement sur le volet adaptation. En fait, si on va vers un scénario de fortes émissions, le coût de l’adaptation risque d’être faramineux. On évoque déjà une adaptation de la France à plus de quatre degrés [en 2100, NDLR]. Je ne sais pas si les gens prennent la mesure de ce que cela représente.
Concernant le volet adaptation, il y a beaucoup de marges de manœuvre pour adapter nos cultures au territoire. C’est-à-dire se poser la question de savoir si certaines cultures, avec le climat qu’on a aujourd’hui, sont toujours adaptées ou non. Par exemple, le maïs est une plante tropicale qui a besoin d’eau en été pour sa croissance. Est-il logique de faire du maïs à grande échelle en France, notamment dans la moitié sud ? Il faut sérieusement se poser la question.
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Ensuite, il y a l’aménagement du territoire. Pendant des décennies, on a pratiqué énormément de drainage des territoires agricoles. L’exemple typique, c’est le Marais poitevin, dans l’ouest de la France, qui a été asséché pour faire des cultures céréalières de manière intensive. Il y a toute une série de pratiques qu’on connaît qui visent à améliorer l’infiltration et le stockage en eau dans les sols, comme le plantage des haies ou de vignes sur des petits paliers pour que l’eau, au lieu de ruisseler et de favoriser l’érosion, puisse être retenue. Il y a plein de mesures qu’on peut prendre qui ne sont pas « technosolutionnistes » mais relèvent de la connaissance des territoires et de l’agroécologie à l’échelle locale.
Le débat se focalise beaucoup en France sur le stockage de l’eau, notamment avec l’examen du projet de loi d’urgence agricole qui favorise la construction de mégabassines pour arroser les cultures intensives. Le stockage de l’eau, quand elle est abondante, est-il nécessairement une mauvaise idée ?
On se focalise beaucoup sur les mégabassines mais il y a aussi d’autres types de stockage. Il y a les barrages, les retenues collinaires, de petits ouvrages à l’échelle d’un versant, d’une exploitation. Ce n’est pas du tout la même chose. Je n’ai aucune opposition de principe, en tant qu’hydrologue, au stockage de l’eau. Le problème vient du fait que le stockage est érigé comme la seule et unique solution. Or c’est mettre sous perfusion un système qui n’est pas forcément durable et ne satisfait que quelques agriculteurs. C’est une manière d’éviter d’avoir à réformer en profondeur nos systèmes de production, notamment les cultures intensives destinées à l’exportation.
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On ne peut pas mettre en place les mêmes actions partout car nous n’avons pas les mêmes productions agricoles ou le même climat, ni le même sous-sol. Même des régions très proches peuvent avoir une géologie très différente. Sur ce point, on constate que nos députés et nos sénateurs semblent assez déconnectés des réalités du terrain et on peut considérer qu’il y a un poids démesuré des lobbies agro-industriels. Cependant, les choses sont encourageantes à l’échelle locale, où on constate que les élus et les administrations sont tout à fait au courant de la situation car ils sont en contact avec les acteurs de terrain. C’est peut-être une note d’espoir. C’est au niveau des territoires que les solutions pourront émerger.











