Quelques jours après la découverte du corps de Lyhanna, 11 ans, dans le Gers, le 4 juin 2026 l’enquête se poursuit. Mais l’affaire soulève aussi de nombreuses questions sur le suivi judiciaire du principal suspect, déjà visé par plusieurs plaintes pour violences sexuelles.
Face aux critiques, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a pointé des défaillances de la justice et présenté ses excuses à la famille. Il a également demandé l’examen des 70.000 procédures en cours concernant des violences sexuelles sur mineurs d’ici au 14 juillet. Ce mardi 9 juin, Sébastien Lecornu a présenté plusieurs mesures pour tenter de répondre à l’émotion suscitée par l’affaire. Parmi elles: un durcissement des peines pour les violeurs en série et un délai maximal de trois mois pour les actes d’enquête dans les affaires impliquant des enfants. Mais comment expliquer les dysfonctionnements révélés par cette affaire? Pourquoi certains dossiers restent-ils sans réponse pendant des mois? La justice dispose-t-elle des moyens suffisants pour traiter ces affaires? Pour en parler, Le Titre à la une reçoit Évelyne Sire-Marin, magistrate honoraire et vice-présidente de la Ligue des droits de l’homme.
Selon Gérald Darmanin, cette histoire est un immense échec dont les magistrats seraient responsables. A-t-il raison?
Je pense que c’est un échec systémique de beaucoup d’institutions de la société. Cela commence par l’Éducation nationale qui, en 2020, a licencié Jérôme Barella pour des attitudes inappropriées sur des enfants sans en informer personne. L’article 40 du Code de procédure pénale impose pourtant à une institution de prévenir la justice dans de tels cas. Si son attitude était inappropriée avec des mineurs de l’Éducation nationale, on pouvait se douter que cela serait le cas sur d’autres mineurs, il aurait aussi eu une attitude qu’on peut qualifier de bizarre, au moins.
Donc je trouve qu’il y a déjà un problème à ce niveau-là. Il y a ensuite un problème au niveau de la justice, qui a tardé à saisir un service de gendarmerie territoriale rurale qui n’était pas véritablement formé ni compétent. Il faut s’interroger: pourquoi la justice a-t-elle tardé comme ça?
Vous faites référence à la plainte pour viol sur mineure déposée en 2025 par la mère de la jeune Rosa, avec un examen médico-légal confirmant dès septembre 2025. Est-ce que la justice a dysfonctionné?
C’est certain. Nous le saurons le 19 juin, après les deux inspections, s’il s’agit d’un dysfonctionnement lié au manque de magistrats car ils ne sont que quatre au parquet d’Auch, alors que la moyenne européenne est de seize. On travaille nécessairement moins vite et moins bien quand on est quatre au lieu de seize. Est-ce qu’il s’agit de cela, ou bien est-ce qu’il s’agit de fautes personnelles, de négligence ou d’erreurs professionnelles. Pour le moment, on ne le sait pas du tout.
Le ministre évoque des questions de mauvaise priorité. Selon lui, les magistrats ont négligé les ordonnances envoyées et n’ont pas su prioriser les viols sur mineurs?
Gérald Darmanin envoie des circulaires prioritaires aux magistrats du parquet en informant que tel sujet est prioritaire: il en a envoyé 64 en 2025 et déjà 53 en 2026. Elles concernent les violences sur mineurs et les violences sexuelles, mais aussi les violences conjugales et la corruption, les violences sur les élus, le narcotrafic, les mariages des étrangers ou les garages fictifs etc.
Toutes ces thématiques ont donc fait l’objet d’une circulaire prioritaire?
Oui, tous ces contentieux sont présentés comme prioritaires. Il y a également le fait des sorties collectives des détenus (…) Si vous avez 56 priorités depuis le début de l’année, c’est sûr qu’on va pouvoir vous prendre en faute. Quand tout est prioritaire, rien ne l’est. De plus, les parquets disposent de l’opportunité des poursuites. Des fois dans les régions, il y a un contentieux qui est plus important que d’autres.
De toute façon les violences sur mineurs sont essentielles, mais il faut avoir les outils pour les traiter: des services de police et de gendarmerie spécialisés et la possibilité de tenir des audiences rapidement une fois qu’on met en détention provisoire, en prison ou en examen. Actuellement, un officier de police judiciaire traite 180 dossiers en même temps. Donc il y a un problème d’outillage de la justice, indépendamment des magistrats. C’est systémique.
Gérald Darmanin a rappelé aux magistrats qu’ils avaient 70.000 dossiers de violences sexuelles sur enfants à traiter avant le 14 juillet 2026, soit dans à peine plus d’un mois. Est-ce possible?
C’est strictement impossible et Gérald Darmanin le sait très bien. Un magistrat du parquet doit gérer les audiences correctionnelles, répondre aux appels permanents des policiers lors des gardes à vue et participer à de multiples réunions avec le préfet, la police. Il faut, évidemment, recevoir les procédures. D’ailleurs, c’était le problème à Auch, ils ont reçu une procédure courrier et cette dernière n’a pas pu être traitée avant deux mois à cause de cette surcharge.
Quel est le sens de cette annonce du ministre de la Justice s’il ne s’agit pas simplement de classer les dossiers?
Il y a environ 400 magistrats du parquet chargés des mineurs en France. Chacun des magistrats (en plus du travail que j’ai pu vous énoncer) devrait traiter 150 dossiers en un mois. C’est impossible. Un dossier implique des auditions, de la lecture, de la réflexion, des examens physiques et des interrogatoires de suspects, potentiellement des gardes à vue… C’est beaucoup de choses.
Il n’y aura donc pas le temps de traiter ces 70.000 dossiers. Seront-ils délaissés ou mal traités?
Ils seront peut-être partiellement traités, mais certainement à la va-vite. (…) Les procureurs depuis quelques années vont dans les comissariats, ils prennent les piles de dossiers, ils classent. C’est comme ça que vous avez des vieilles dames qui sont par exemple victimes d’indélicatesse de la part de leur personnel de ménage, etc. et les dossiers sont classés sans suite parce que ça fait trop longtemps que ça a eu lieu. Ils savent que la police ne peut pas enquêter et la justice ne peut pas absorber le flux. On propose des solutions extrêmement insatisfaisantes aux citoyens, et je comprends pourquoi ils font des marches blanches aujourd’hui, parce que c’est inadmissible.
Pourquoi la France manque-t-elle structurellement de magistrats par rapport aux autres pays d’Europe?
On peut s’en sortir. Éric Dupond-Moretti a commencé avec cette année le recrutement de 500 magistrats, mais il faut trois ans pour qu’ils arrivent en juridiction et qu’ils soient formés au métier. Il faudra sans doute dix ans pour sortir de cette situation. Mais pour l’instant c’est tout ce personnel, les greffiers et les magistrats qui sont submergés, ce qui entraîne des arrêts maladie et des demandes de mutation. Vous avez aussi l’aide sociale à l’enfance. L’aide sociale à l’enfance, si elle était outillée, peut-être que des assistantes sociales auraient vu ce qui se passait avec ce Jérôme Barella, peut-être. Donc c’est un ensemble quand même.
Des associations demandent une loi intégrale contre les violences sexuelles. Est-ce nécessaire et que devrait-elle contenir?
Quand vous dites que cela doit inclure l’ensemble, cela doit d’abord inclure le pouvoir exécutif et le politique car repasser la responsabilité à la magistrature ou clouer une procureure de Auch au pilori ne résoudra pas le problème, pas plus qu’un changement de ministre comme la démission de Gérald Darmanin. Il y a déjà la responsabilité du politique. Depuis 50 ans à peu près, la justice est un parent pauvre. Ce n’est pas un contre-pouvoir en France.
Une loi intégrale oui, mais cela impliquerait des audiences spécialisées et des magistrats pour les tenir. Quand vous avez un délai d’audiencement, simplement pour une agression sexuelle, je ne parle même pas de viol, car il faut quatre ans pour juger un viol et un an et demi pour une agression sexuelle. Donc on peut décider d’audiences spécialisées, de magistrats spécialisés, etc. Mais il faut des juges pour tenir les audiences, c’est ça le problème. Il faudrait une refonte totale du système.
La création d’un parquet spécialisé pour les violences faites aux femmes et aux enfants, sur le modèle espagnol, pourrait-elle être efficace?
Oui, à condition d’allouer les budgets nécessaires à la justice comme l’a fait l’Espagne. En France, il existe déjà des magistrats et des audiences spécialisés, mais ils n’arrivent pas à faire face. On peut tout à fait envisager, que comme dans les grands tribunaux, une fois par semaine on ne traite que des violences sexuelles et sexistes, ne serait-ce que du point de vue délictuel, ça existe déjà. Et il faudrait également que dans tous les commissariats et les gendarmeries, il y ait au moins un policier ou un gendarme qui soit formé (spécifiquement) pour ça.
Quel budget serait nécessaire pour de telles mesures?
En France le budget de la justice, c’est 60 euros par habitant. En Allemagne, c’est 140 euros. Donc c’est plus du double. Si on prend l’exemple de l’Europe, c’est un peu moins du double. Mais il faut doubler les juges du siège, multiplier par 4 les procureurs et doubler le budget de la justice. Il faudrait donc passer de 10 à 20 milliards d’euros environ. Mais ce n’est pas uniquement ça. Il faut aussi accorder une grande attention aux auditions des victimes, à la manière dont on traite l’audience. Les « salles Mélanie » dans les commissariats c’est formidable. On fait jouer les enfants.
Et ensuite, au bout d’une heure, deux heures, on l’entend. Un enfant, il ne dit pas, « j’ai été violé ». Il dit, il m’a embêté. il m’a chatouillé, etc. Cela s’apprend. Et ce n’est pas des interrogatoires, c’est des auditions d’enfants. Dans les hôpitaux, il y a énormément d’efforts qui ont été faits, on peut y porter plainte sans aller au commissariat. C’est quand même très bien. Maintenant, ce n’est pas suffisant.
Article original publié sur BFMTV.com











