Pour Corinna, son père avait toujours été social-démocrate. Jusqu’à ce que la mise en ligne par les Américains des registres du NSDAP en mars révèle qu’il avait adhéré en 1935 au parti nazi.
L’ancienne professeur de français de 60 ans a découvert cette partie du passé familial, quand sa fille de 26 ans, Helena, a trouvé la preuve de cette adhésion survenue deux ans après l’arrivée au pouvoir d’Hitler.
Après la mise en ligne par les archives nationales américaines d’environ douze millions de fiches, deux grands hebdomadaires allemands, Die Zeit et Der Spiegel, ont facilité le travail d’enquête en créant des outils de recherche pour ces documents.
Jusqu’en mars, le registre était consultable uniquement sur demande et sur place à Berlin.
Depuis la mise en ligne, des centaines de milliers d’Allemands ont fouillé ces scans de microfilms à la recherche d’aïeux, bien conscients que des vérités désagréables pouvaient s’y cacher.
« Quand ma fille m’a envoyé la capture d’écran de la fiche, j’étais assez surprise », confie à l’AFP Corinna, qui préfère taire son nom de famille.
Pendant des décennies, son père, fils d’un mineur social-démocrate de Sarre (sud-ouest), était engagé dans la politique municipale.
Après son décès, Corinna avait retrouvé des écrits d’après-guerre où l’ancien instituteur affirmait « vouloir former des jeunes plus libres, capables de se forger leur propre opinion après cette dictature ».
– Secrets et non-dits-
Son père ne lui avait jamais rélévé son adhésion au nazisme, et la découverte de son nom dans les archives à conduit Corinna à une seconde surprise: sa fille aînée, la soeur de Helena, savait.
« Quand elle avait 7 ans, son grand-père lui avait raconté la guerre, ses combats en Russie et en France, et son adhésion au parti nazi », explique Corinna.
Cette situation illustre une culture du secret et des non-dits qui a prévalu dans de nombreuses familles allemandes après la chute du IIIème Reich, alors que plus d’un citoyen sur dix était membre du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP) en 1945.
Cette génération a ensuite « fait comprendre, notamment par l’ambiance qui régnait au sein de la famille, qu’il ne fallait pas aborder certaines choses », explique Johannes Spohr, historien qui aide des familles à retracer le passé nazi de leurs aïeux.
Selon lui, ces aïeux ont pour certains « gardé le silence », ou alors raconté une autre « version de l’histoire », en se posant en victimes du nazisme voire en résistants.
« Dans de récents sondages, entre 11 et 18% des personnes interrogées déclaraient que leurs aïeux avaient aidé des personnes persécutées. Cela ne correspond pas à l’état actuel des recherches scientifiques: moins d’1% des Allemands ont aidé », affirme M. Spohr, dans un entretien à l’AFP.
Après avoir découvert l’adhésion en 1940 de sa grand-mère au NSDAP à 19 ans, Felix Pülm regrette de ne pas « pouvoir poser davantage de questions » à son aïeule décédée.
« Ma grand-mère avait déjà vu ce que faisaient les nazis. Et pourtant elle a décidé d’adhérer », constate M. Pülm, 42 ans, professeur de langue, culture et histoire allemandes.
Quand ses grands-parents étaient encore en vie, ils se positionnaient clairement contre le nazisme, amenant par exemple leurs enfants visiter la maison d’Anne Frank à Amsterdam.
– « S’interroger » –
« Mais ils n’avaient pas dit tout ce qu’ils avaient fait à l’époque », regrette M. Pülm qui veut désormais discuter avec toute sa famille de sa découverte, non pas pour être « moralisateur mais plutôt (pour) essayer de comprendre ».
La date d’adhésion donne une première indication sur les motivations.
« Si on était encarté dès les années 20 ou au début des années 30, avant la venue au pouvoir d’Hitler, on peut supposer qu’on agissait par conviction », dit M. Spohr.
A partir de 1933, il peut s’agir d’opportunisme.
« Certains secteurs professionnels comptaient également davantage de membres que d’autres: les fonctionnaires, les enseignants étaient davantage sous pression pour devenir membre du NSDAP, même si cela n’a jamais été obligatoire », ajoute l’expert.
Felix Pülm aimerait aussi que l’ouverture des archives conduise à une réflexion sur l’actuel essor de l’extrême droite en Allemagne, espèrant « que de nombreuses familles prendront le temps de s’interroger sur les raisons qui conduisent à s’engager dans un tel parti ».
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