Un enfant amputé qui joue du violon. Un autre qui peint les ruines de sa maison détruite. Le chaos des distributions alimentaires, les tentes alignées à perte de vue, des silhouettes de déplacés. Et puis surtout, ces regards – vifs, insistants, presque frontaux – ceux des habitants, comme pour nous obliger à soutenir les yeux de celles et ceux que l’on ne voit plus. Les peintures d’Ahmed Muhanna, exposées jusqu’au dimanche 31 mai sur le parvis de l’Institut du monde arabe, à Paris, racontent son quotidien dans la bande de Gaza. « Mon corps y est toujours, à Deir Balah, un endroit où je me réveille chaque matin avec un sentiment de peur. Mais mes œuvres, elles, ont réussi à franchir les frontières pour vous rejoindre », dit-il, lors d’un appel vidéo devant le public réuni lors du vernissage. « Ce n’est pas qu’une exposition », précise l’artiste, « c’est une manière de refuser l’effacement et de faire en sorte que la souffrance des Gazaouis ne devienne pas qu’une statistique de plus dans les médias ».
En octobre 2023, face à l’intensification des bombardements israéliens sur l’enclave palestinienne sous blocus, Ahmad Muhanna est contraint de fuir son domicile et devient un déplacé de force, comme 1,9 million de Gazaouis. Pendant quelques mois – survie oblige – sa créativité est réduite au silence mais son désir de documenter reste vif. Il commence, dès 2024, à animer des séances d’art-thérapie pour les enfants dans des camps de déplacés dans l’espoir d’atténuer leurs traumatismes. Mais alors que le blocus se resserre et que Gaza manque de tout – matériel médical, nourriture, eau potable –, les fournitures artistiques les plus élémentaires viennent aussi à se raréfier jusqu’à devenir totalement inaccessibles.
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Des boîtes en carton du PAM transformées en toiles
Par nécessité, l’artiste palestinien improvise : les boîtes en carton du PAM – celles qui ont servi à distribuer de l’aide alimentaire, synonyme de survie et d’espoir – deviennent ses toiles. Les pages arrachées de vieux livres remplacent le papier. Parfois, c’est le marc de café qui sert de peinture et certaines plantes, de pigments. Il fait de l’art avec ce qu’il reste, dans des conditions extrêmes. « Ces soixante œuvres sont nées au son des bombardements, dans l’obscurité, l’isolement et l’attente insoutenable. Je les ai peintes sans savoir si je serais encore vivant le lendemain », poursuit le peintre.
« Nous avions entendu parler de ces peintures sur les cartons du PAM, nous étions intrigués », confie Antoine Renard, à l’époque directeur pour la Palestine de l’agence onusienne. Plus que son talent, c’est la détermination de cet artiste qui frappe le travailleur humanitaire. « Ahmed est un père, un citoyen, un mari, un homme profondément attaché à son peuple : il racontait son histoire à travers son art. Car la guerre ne détruit pas simplement des maisons, des écoles, des hôpitaux, elle détruit des vies à Gaza et prive les êtres humains de témoigner et de préserver cette mémoire. C’est une proclamation du droit à la vie. Et avec ces tableaux, Ahmad réussit à donner un visage humain à une des guerres les plus difficiles à décrire et sur laquelle il est de plus en plus compliqué de mettre des mots. »
«Il a crié mais sa voix n’est pas sortie», peut-on lire sous l’œuvre d’Ahmed Muhanna exposée à l’Institut du monde arabe à Paris.
« L’art est la seule chose qui me fasse encore sentir humain »
En partenariat avec l’Union européenne, le PAM décide de faire sortir les œuvres de Gaza et d’en faire une exposition itinérante. Le conteneur avec les œuvres d’Ahmad Muhanna a déjà voyagé dans plus de neuf villes européennes et continue son périple. « J’espère que cela créera, pour les populations européennes, un espace de réflexion et de compréhension à l’égard de la population civile de Gaza », continue Antoine Renard. Car à Gaza, malgré le cessez-le-feu entré en vigueur le 10 octobre, les frappes israéliennes se poursuivent, les destructions sont généralisées et l’accès humanitaire est loin d’être suffisant. « Les Palestiniens méritent plus que notre attention, ils méritent une dignité et la stabilité, et la possibilité d’imaginer un avenir », insiste-t-il.
À plus de 3 000 kilomètres de Paris, Ahmed Muhanna raconte que l’art demeure un acte de résistance et de survie. « Je continue à peindre parce que l’art est la seule chose qui me fasse encore sentir humain », explique-t-il. Ses œuvres cherchent à préserver les visages – toutes les personnes sont réelles – les souvenirs et la mémoire collective. « Gaza, ce n’est pas uniquement cette guerre et ces destructions : ce sont des êtres humains avec des rêves, des vies, des histoires ».
Quant à ses aspirations personnelles ? Lui rêve de trouver un lieu sûr où il pourrait créer librement, loin de la peur et de la précarité. Un endroit où il pourrait « se développer artistiquement, culturellement et intellectuellement » et porter « un message d’humanité au monde en tant qu’artiste palestinien ». Clin d’œil à toute institution ou organisation qui pourrait être susceptible de l’aider à quitter Gaza en sécurité. « Ce ne serait pas un voyage, mais une chance de vivre et de continuer », avoue-t-il.
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