RFI : Les États-Unis se sont souvent appuyés sur Oman pour des médiations discrètes, voire secrètes, notamment avec l’Iran. Est-ce que ce lien est rompu ?
Laurent Bonnefoy : Je ne sais pas si on doit dire qu’il est rompu parce que la diplomatie de Donald Trump est caractérisée par son caractère extrêmement erratique. Ce qui choque ici est probablement davantage les mots utilisés : oser affirmer que Oman serait « pulvérisé » s’il mettait en place conjointement avec l’Iran un péage pour passer le détroit d’Ormuz. Et ça fait suite à des formules qui ont énormément choqué les Omanais ; notamment quand, à la suite de la nomination du nouveau Guide suprême en Iran, les autorités omanaises avaient félicité l’État iranien et Mojtaba Khameneï. Donald Trump avait accusé les Omanais et le sultan en particulier d’être un « lèche-cul ». Ce qui est extrêmement choquant au regard de la culture omanaise. Les Omanais valorisent à l’excès la bienséance, le respect et particulièrement quand ça touche la figure du souverain, le sultan Haytham.
Est-ce que ces remarques au style peu diplomatique marquent une forte défiance des États-Unis vis-à-vis d’Oman ?
Cette question de forme, cette rupture s’inscrit dans un certain nombre de tensions qui entourent le rôle de médiateur omanais, face à l’Iran mais aussi au Yémen. Les Omanais sont d’une part le site de rayonnement des Houthistes : le porte-parole et le médiateur houthiste vit à Mascate. Mais au-delà de ça, il y a d’autres tensions qui ont notamment été structurées autour d’accusations de transit par Oman de matériel qui servirait aux Houthistes pour la construction de leurs drones ou des missiles qui ont ciblé les navires en mer Rouge et le territoire israélien à compter de fin 2023. Ces accusations-là ont marqué un certain nombre de tensions plus souterraines. Et elles s’expriment donc à travers ce discours très offensif de Donald Trump. Et offensif au sens premier dans la mesure où il est proprement insultant et choque les Omanais très largement.
Comment ces remarques, ces menaces sont-elles perçues à Oman ?
Les Omanais ont le sentiment d’une forme de trahison. Sur le plan symbolique tout d’abord : les Omanais mettent en avant qu’ils ont été le premier État arabe à avoir une représentation diplomatique aux États-Unis dès 1840. C’est donc une vieille histoire qui se trouve malmenée. Par ailleurs, c’est un élément qui est parfois un peu troublant ; pendant tout l’interrègne de Donald Trump, donc pendant la présidence Biden, Donald Trump a fait des affaires en Oman. Il a notamment lancé un investissement très important dans la construction d’un golf en périphérie de Mascate. Cela montrait que lui-même avait cet attachement financier avec le Sultanat et que ça pouvait aussi servir les Omanais pour introduire une forme de tempérance et arrondir les angles avec Donald Trump sur le plan personnel. Ils avaient compris qu’il y avait beaucoup de dimensions liées à l’affect. Aujourd’hui, cet affect est extrêmement négatif et il se trouve détérioré par cette agitation, cette impolitesse, ces insultes qui choquent très largement les Omanais.
Et est-ce qu’il y a eu une réaction officielle du sultanat ?
Il n’y en a pas eu encore et je pense qu’il est difficile d’en avoir. Au-delà de la dimension choquante, j’ai vu un certain nombre de réactions qui tentaient d’expliquer finalement la position omanaise. Des réactions non-officielles, qui expliquait notamment qu’il était d’une part autorisé qu’un État impose des taxes dès lors que il y avait une circulation dans ses eaux territoriales et dès lors que cette circulation imposait un certain nombre de choses : d’une part le développement d’infrastructures, d’autre part des mesures de protection.
Il y a une volonté de ne pas mener une escalade, mais de ne pas non plus se plier aux diktats de Trump. Tout simplement parce qu’effectivement cette gestion du détroit d’Ormuz, dans sa dimension sécuritaire, dans ses implications au niveau environnemental ou bien pour les pêcheurs omanais, justifierait du point de vue de certains Omanais justement cette imposition d’une forme de contribution.
Aujourd’hui, il y a un certain alignement de pensées entre Oman et l’Iran sur la gestion du détroit d’Ormuz ?
Je n’ai pas d’éléments directs sur l’état des discussions. Mais les Omanais ont une haute conscience qu’il leur revient de gérer conjointement le détroit avec l’Iran et qu’ils ne peuvent pas le faire en étant à couteaux tirés avec leurs voisins. C’est d’ailleurs une carte que les Iraniens ont pu jouer : montrer qu’ils ont une capacité de déstabilisation, y compris à Oman. Un certain nombre de drones ou bien de missiles sont tombés sur le territoire omanais en faisant quelques victimes. Il n’y a jamais eu de revendication directe et les Omanais sont restés discrets quant à l’accusation concernant les responsabilités. Personne n’a donc voulu faire monter la pression mais les Iraniens ont très clairement montré que si les Omanais s’alignaient directement sur les positions des autres États du Golfe, ils subiraient le même type d’attaque.
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