RFI : Sombres plantations : Enquête aux Fidji est votre premier roman. Il frappe par sa maturité, son sens aigu de l’économie narrative et de la structure. Vous écrivez depuis longtemps ?
Nilima Rao : J’écris depuis l’âge de vingt ans, soit depuis une quinzaine d’années. J’ai écrit d’abord pour mon propre plaisir, essentiellement des nouvelles. Sombres plantations : Enquête aux Fidji a été ma toute première tentative sérieuse d’écrire un roman, une fiction long format avec l’ambition qu’elle tienne la route sur plusieurs centaines de pages.
Vous avez situé l’histoire de ce premier roman à Fidji, mais vous êtes Australienne. Pourquoi Fidji ?
En fait, je suis une Australienne indo-fidjienne. Ce livre s’inspire de l’histoire de mes ancêtres qui ont quitté l’Inde à la fin du XIXᵉ siècle pour venir s’installer dans les îles Fidji en tant que travailleurs engagés. Moi, je suis née à Fidji. Mes parents ont déménagé en Australie quand j’avais à peine trois ans. En fait, j’ai grandi sans rien savoir, ou presque rien, sur mon héritage indo-fidjien. J’ai grandi en essayant de m’assimiler à la culture australienne dominante et en mettant résolument de côté mes racines indiennes. J’ai fait mes études universitaires en Australie où ensuite j’ai travaillé, après des études en informatique. Parallèlement à mes études, j’ai voyagé à l’étranger, vécu aux États-Unis et au Royaume-Uni, et c’est lorsque je suis revenue en Australie que j’ai ressenti le besoin d’en savoir davantage sur mes ancêtres indiens. L’idée du roman est née du travail que j’ai fait pour mieux connaître mon passé.
Lors de la parution de votre livre en anglais, vous aviez évoqué un incident marquant survenu dans l’adolescence qui a éveillé votre intérêt pour l’histoire de votre famille et de vos ancêtres. Voulez-vous nous en parler ?
L’incident auquel vous faites référence s’est déroulé alors que je me trouvais en vacances en Inde. Je sortais de l’adolescence. J’avais peut-être une vingtaine d’années. Nous étions sur les routes, voyageant entre Delhi et à Agra. En regardant par la fenêtre du taxi, j’ai entrevu une jeune femme sur le bord de la route, ramassant des bouses de vache à mains nues. Je me suis alors rendu compte que j’aurais pu très bien être cette jeune femme, connaître la misère noire comme elle, si mes arrière-grands-parents n’avaient pas fait le choix de quitter le chaos et la misère qui sévissaient alors dans leur pays, pour se laisser tenter par une vie plus prometteuse, loin de chez eux. Ils se sont retrouvés aux îles Fidji, et ont passé leur vie à trimer dans des plantations de cannes à sucre.
Leur courage, leurs sacrifices ont permis à leurs enfants et aux générations qui ont suivi de trouver de meilleures conditions de vie. C’est cette prise de conscience de ce que mes aïeuls ont dû endurer qui m’a vraiment décidée à en savoir plus sur le sort des 60 000 travailleurs sous contrat d’origine indienne venus s’installer dans la Fidji coloniale.
À partir de quelle date les îles Fidji ont eu recours à la main-d’œuvre indienne ?
Voyez-vous, Fidji a été la dernière colonie à rejoindre l’Empire britannique. Elle est devenue une colonie dans les années 1860. Presque immédiatement, les autorités locales ont commencé à importer des travailleurs sous contrat pour travailler dans les plantations de canne à sucre, devenues la base de l’économie de l’archipel.
Mes arrière-grands-parents appartenaient à la première génération d’Indiens à débarquer à Fidji. Pour les pousser à partir, on leur avait fait miroiter des conditions de vie paradisiaques. L’administration leur a même menti sur la durée du contrat, voire sur la situation géographique de Fidji. C’étaient des manœuvres illettrés, qui n’avaient jamais voyagé en dehors de leur village. On les attirait en leur répétant que les îles Fidji se trouvaient quelque part en Inde, à quelques encablures seulement de Calcutta.
Une fois arrivés sur l’île, les propriétaires britanniques qui les emploient ne se montrent pas particulièrement tendres. Mes ancêtres étaient des « coolies », condamnés à travailler jusqu’à l’exténuation. À l’exploitation, s’ajoutait la tension qui allait grandissant, opposant les Fidjiens autochtones aux travailleurs immigrés indiens. Ces derniers représentaient au XXe siècle plus de 50 % de la population. C’est la montée de tensions communautaires qui a poussé mes parents à quitter l’île et à partir en Australie à la recherche de meilleurs débouchés professionnels.
Écrire sur la vie des travailleurs sous contrat dans les plantations à Fidji a dû vous demander beaucoup de recherches…
Dans ma famille, les gens ne parlaient pas beaucoup du passé. Je savais seulement que la famille de mon père était issue du Sud de l’Inde et celle de ma mère du Nord. Pour en savoir plus, je suis allée passer en 2016 deux mois à Fidji, consultant toutes les archives disponibles. C’était il y a dix ans. Depuis, de nouvelles ressources ont été mises à la disposition des chercheurs. Je me suis dit qu’une fois le troisième volume de la série Akal Singh sur lequel je suis en train de travailler en ce moment sera bouclé, je retournerai à Fidji pour combler les trous qui persistent dans mon histoire familiale.
Est-ce que découvrir dans les archives les drames que vos ancêtres ont traversés était psychiquement supportable pour vous ?
Vous n’êtes pas le premier à me poser la question. Oui, cela a été souvent émouvant de découvrir ces histoires de privation, d’exploitation et de cruauté, mais étant donné le fossé générationnel qui nous sépare, ces lectures ont été pour moi essentiellement cathartiques. Elles m’ont surtout aidée à mieux comprendre qui je suis. Je me sens aujourd’hui mieux ancrée en tant que Fidjienne, Indienne et aussi Australienne. Les enquêtes aux archives m’ont permis d’accepter tout mon héritage, dans son intégralité. Aujourd’hui, je me sens moins confuse, moins déchirée.
D’où venait cette confusion ?
La confusion venait du fait que je ne savais pas exactement qui j’étais. Quand j’ai grandi, en Australie, il n’y avait pas beaucoup d’Indiens autour de nous. J’ai vécu le drame classique des jeunes migrants, qui tentent d’embrasser la culture dominante, tandis que mes parents ne voulaient pas que je perde de vue mon héritage indo-fidjien. Moi non plus, je ne voulais pas me couper de ma culture, mais je ne savais pas comment m’intégrer dans mon environnement sans renier mon passé. D’où ma confusion. Je pense qu’encore aujourd’hui, en Australie, beaucoup d’adolescents ne vivent pas bien leur double appartenance. Depuis que mes livres sont parus, plusieurs jeunes Indo-Fidjiens australiens sont venus vers moi, pour me remercier. Ils disent que mes livres les ont aidés à prendre conscience de leur propre héritage.
« Sombres plantations » est un premier roman. Son auteure Nilima Rao est Australienne, originaire de des île Fidji.
Pourquoi avoir choisi le format policier pour raconter les drames des travailleurs sous contrat et les confusions sociales et psychologiques qu’ils traversent ?
Quand j’étais enfant, je lisais beaucoup, surtout des romans policiers : les Sherlock Holmes, les Agatha Christie, les Nancy Drew, auteure de romans policiers pour la jeunesse. C’est pourquoi quand j’ai commencé à écrire, j’ai opté spontanément pour le format policier. Je voulais que mes livres soient à la fois sérieux et divertissants, que l’on puisse les lire à la plage. J’ai aussi été très marquée par une autre série, la série du Dr. Siri Paiboun, située au Laos au moment où le parti communiste y prenait le pouvoir. C’est également une série policière, mais derrière l’intrigue policière se cachent des enjeux plus politiques et sociaux. Ce format policier me semblait d’autant plus adapté s’agissant des travailleurs sous contrats dont le statut a été pensé par l’administration coloniale comme une entreprise mafieuse et criminelle, destinée à exploiter les plus faibles.
Puisque l’histoire de votre roman vous a été inspirée par des recherches que vous avez menées, il est raisonnable de se demander quelle est la part du réel et celle de l’imagination dans vos récits ?
C’est un peu les deux. Les histoires elles-mêmes sont fictives, mais certains personnages ont existé. Prenez par exemple le détective, le sergent Akal Singh. Dans le roman, c’est un officier de police sikh qui est muté depuis Hong Kong à Suva, la capitale des îles Fidji. Il est en disgrâce à cause d’une erreur commise lors d’une précédente mission. Cette histoire de disgrâce est le fruit de mon imagination, mais l’incident du transfert du policier m’a été inspiré par un fait divers trouvé dans les archives de la police coloniale. Ces archives faisaient état d’un groupe de policiers venus de Hong Kong pour aider l’administration locale à mettre en place un service de police digne de ce nom à Fidji. À la sortie du premier volume de la série Akal Singh, des descendants des policiers sikhs envoyés à Fidji par Hong Kong m’ont écrit pour me dire que mon héros Akal Singh leur a rappelé le parcours de leur ancêtre. Quant à l’histoire de Kunti, la femme qui disparaît, elle est totalement fictive, mais son nom rend hommage à une chanson bien connue dans mon île natale avec pour titre « Lament », qui raconte l’histoire d’une femme harcelée par un contremaître. Dans la chanson, Kunti se jette dans la rivière pour échapper à l’harceleur, avant d’être secourue par un garçon arrivé dans une barque. La chanson est incroyablement romantique.
Votre personnage de policier détective Akal Singh apparaît aussi comme une figure romantique. Vous l’avez très bien réussi car en tant que lecteur on s’identifie aisément à lui, d’autant qu’il est tout sauf le policier autoritaire. Il a des moments de doute, d’interrogations. Il est profondément humaniste et sensible aux drames des travailleurs sous contrat. Difficile de ne pas voir en lui un jumeau de Nilima Rao, au moins son porte-parole.
Merci pour les compliments. Vous savez, Akal Singh, c’est un policier sikh enturbanné de 25 ans. Il est grand. Physiquement, vous en conviendrez, il n’a rien de commun avec moi, mais je me reconnais dans beaucoup de ses attitudes et de ses comportements. Je reconnais lui avoir même prêté certains des traits de ma personnalité, des parties de moi que je cache. C’est probablement pour cela qu’il a été le personnage le plus difficile à raconter.
Sombres plantations : enquête aux Fidji, par Nilima Rao. Traduit de l’anglais par Mireille Vignol. Au Vent des îles, 245 pages, 21 euros.











