- Le traditionnel défilé du 9-Mai, célébrant la victoire soviétique contre l’Allemagne nazie, se déroule sous haute surveillance cette année à Moscou.
- Face à la menace des drones ukrainiens, le matériel militaire a été remisé et ne sera pas exposé, du jamais-vu depuis le début de la guerre en Ukraine.
- Un repli symptomatique de la passe difficile que traverse le Kremlin, confronté à une lassitude qui pointe au sein de la population russe et des échecs sur la ligne de front.
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Ukraine : la guerre entre dans sa 5ᵉ année
C’est une première fois en près de 20 ans : samedi, aucun char ne foulera la place Rouge pour le traditionnel défilé du 9-Mai en Russie. Les célébrations de la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie se dérouleront dans un format réduit (nouvelle fenêtre). Hormis un cortège aérien, aucun matériel militaire ne sera exposé, et les corps de cadres et des écoles militaires seront absents. Une prudence officiellement justifiée par des enjeux de sécurité, à l’heure où la menace des drones ukrainiens flotte plus que jamais dans l’air, et impose un niveau de tension inédit depuis le début de l’invasion russe contre son voisin, en février 2022.
Après le faste déployé l’an passé, pour les 80 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale (nouvelle fenêtre), ces festivités en demi-teinte promettent de trancher. Le Kremlin veut éviter à tout prix un incident en plein évènement, sous les caméras. « Organiser un défilé de cette importance, cela suppose des concentrations de moyens, de véhicules, qui pourraient être touchés avant même le début du défilé »
, appuie le colonel Michel Goya, historien et consultant défense pour LCI. « Et surtout, la cérémonie elle-même pourrait être frappée. Il n’y a rien, techniquement, qui empêche les Ukrainiens de le faire, même si les Russes ont évidemment concentré énormément de forces autour. »
Kiev maintient la pression
Pour l’ancien militaire, le choix de décréter une trêve de deux jours en Ukraine (nouvelle fenêtre) pourrait même être lié à ce contexte sécuritaire incertain… et traduire une forme d’inquiétude côté russe, même si Kiev pointe déjà des violations. « Si on est obligé d’essayer d’instaurer une trêve pour se protéger de frappes, et de limiter une cérémonie militaire en plein cœur de Moscou, c’est que les choses ne vont pas si bien que cela »
, constate-t-il.
Signe de cette mise sous pression, aucun invité de marque n’a été annoncé en grande pompe ces derniers jours, et les pays d’Asie centrale, qui ne manquaient jamais à l’appel jusqu’alors, ne seront pas présents cette fois. De son côté, le président ukrainien Volodymyr Zelensky n’a pas manqué d’envoyer un message à ceux qui voudraient malgré tout se joindre au spectacle. « Une étrange envie (…) par les temps qui courent. Nous ne le recommandons pas »
, a-t-il mis en garde.
Depuis plusieurs mois déjà, les drones ukrainiens font régner l’inquiétude dans plusieurs régions russes (nouvelle fenêtre), prenant pour cible des infrastructures pétrolières mais aussi la défense antiaérienne d’aéroports, déclenchant de lourdes perturbations de trafic, comme ce fut le cas ce vendredi dans le sud du pays (nouvelle fenêtre).
« Les Ukrainiens ont fait des progrès absolument considérables en la matière. Ils ont la capacité de frapper n’importe où en profondeur sur le territoire russe, depuis environ six mois »
, pointe Jean de Gliniasty, directeur de recherches à l’Iris, ex-ambassadeur de France à Moscou et auteur de Géopolitique de la Russie
(éditions Eyrolles). Si elles sont plus rares, des frappes ont d’ores et déjà commencé à toucher Moscou elle-même (nouvelle fenêtre), faisant encore grimper la fièvre.
Taux d’approbation en forte baisse, paralysie sur le terrain…
De son côté, le Kremlin a appelé la population et les ambassades étrangères à évacuer Kiev, face à l’« inévitabilité de frappes de représailles »
en cas de perturbation du défilé samedi. Pour l’armée ukrainienne, une frappe en pleine cérémonie comporterait de vrais risques, mais la tension qui règne sur les festivités représente déjà en soi « un impact symbolique »
, souligne l’ancien diplomate. D’autant qu’elle intervient dans un moment où le mécontentement se fait déjà sentir en Russie depuis des mois.
Il y a un vrai changement dans l’opinion publique. Il commence à y avoir une sorte de ras-le-bol, mais qui est très discrètement exprimé
Il y a un vrai changement dans l’opinion publique. Il commence à y avoir une sorte de ras-le-bol, mais qui est très discrètement exprimé
Jean de Gliniasty, spécialiste de la Russie
Au cœur des irritations, les coupures Internet qui perturbent le quotidien des habitants, et qui sont encore prévues pour samedi. Plus largement, des vidéos d’internautes critiquant le pouvoir ont récemment circulé en ligne, sur fond de hausse des prix par ailleurs. Le taux d’approbation de Vladimir Poutine a même reculé à 65,6% fin avril, selon l’institut de sondages officiel VTsIOM (nouvelle fenêtre). Du jamais-vu depuis le début de la guerre en Ukraine. Ces derniers mois, le même organisme avait aussi relevé que plus de la moitié des Russes espéraient une fin du conflit en 2026. « Il y a un vrai changement dans l’opinion publique. Il commence à y avoir une sorte de ras-le-bol, mais qui est très discrètement exprimé »
, relève Jean de Gliniasty.
Au-delà des frappes ukrainiennes sur le sol russe, la situation sur la ligne de front inquiète également : face à la résistance ukrainienne, les troupes de Moscou n’ont pas progressé et même légèrement reculé en avril (nouvelle fenêtre), une paralysie inédite depuis la contre-offensive de Kiev à l’été 2023. Dans ce contexte, les menaces qui pèsent sur le défilé du 9-Mai représentent « sans aucun doute une victoire psychologique, mais cela est aussi la résultante des accomplissements militaires sur le terrain »
, complète le spécialiste de la Russie, pour qui le « rapport de force est en train d’évoluer tout doucement en faveur des Ukrainiens »
.
Pour autant, Jean de Gliniasty appelle à ne pas tirer de conclusions trop hâtives sur cette passe difficile que traverse le Kremlin : bien qu’en recul, la cote d’approbation de Vladimir Poutine reste plus élevée qu’avant le début de la guerre. « Il dispose à la fois d’un socle social et d’un appareil politique qui, pour l’instant, ne faiblissent pas »
, insiste-t-il.
Par ailleurs, même si le défilé venait à tourner à l’humiliation, la séquence ne devrait pas le faire reculer sur ses ambitions militaires, bien au contraire. « Il risque de vouloir faire un ultime effort pour marquer des points sur le terrain, pour être en position de force lors de la reprise des négociations, une fois que le président américain Donald Trump aura réglé la question du conflit dans le Golfe »
, anticipe l’ex-ambassadeur. Ce qui déboucherait sur une intensification des combats dans les mois à venir.











