RFI : Un peu plus de trois mois après l’arrivée de Delcy Rodriguez à la tête du Venezuela, quel bilan tirer des réformes engagées par la présidente par intérim ?
Yoletty Bracho : Depuis trois mois, ce gouvernement a pris la suite de précédents gouvernements autoritaires au Venezuela et se stabilise avec le soutien de l’impérialisme états-unien. Les élites politiques sont sous pression, du fait de l’intervention militaire du 3 janvier, mais elles s’accommodent dans le même temps de cette nouvelle situation. Tout comme dans un protectorat, où les élites dominées parviennent à se saisir de cette domination pour assurer la continuité de leur pouvoir, le gouvernement de Delcy Rodriguez répond dans une certaine mesure aux appels passés par l’administration de Donald Trump.
On le constate avec la transformation de la politique pétrolière par exemple : une nouvelle loi sur les hydrocarbures permet l’investissement privé, voire l’exploitation du pétrole sans participation de l’État, ce qui n’était plus possible depuis les années 1970 et la nationalisation du pétrole vénézuélien (approfondie ensuite sous la présidence d’Hugo Chavez dans les années 2000). De plus, une nouvelle loi sur l’activité minière vient donner un cadre légal à l’extraction aurifère notamment, qui depuis des années détruit l’Amazonie vénézuélienne et à laquelle participent des acteurs armés non étatiques, en lien également avec l’armée vénézuélienne.
On constate ainsi un approfondissement de l’extractivisme et de la circulation des matières premières vénézuéliennes vers l’étranger. Mais sans forcément de retombées pour la vie quotidienne des Vénézuéliens et Vénézuéliennes.
Delcy Rodriguez s’est félicitée dimanche d’un taux de croissance de 9 % sur un an et assure que « des centaines d’entreprises ont manifesté leur intérêt d’investir dans le pays », même si beaucoup de compagnies étrangères restent réticentes à cette idée. Les États-Unis ont levé les sanctions contre la Banque centrale vénézuélienne et Caracas a renoué des relations avec le Fonds monétaire international (FMI). Cela a-t-il des retombées concrètes pour les Vénézuéliens et Vénézuéliennes ?
Le salaire minimum au Venezuela est toujours de moins d’un dollar par mois, si on prend en compte le taux de change entre le bolivar et le dollar donné par la Banque centrale vénézuélienne. Personne ne peut vivre avec si peu. La population vénézuélienne vit grâce à des primes payées par les employeurs publics notamment (mais aussi par certaines entreprises privées), souvent de 150 à 200 dollars par mois, alors qu’au Venezuela on estime à 600 $ mensuel le revenu minimum nécessaire pour une famille de quatre personnes.
Dans le secteur privé, il y a initialement eu un certain enthousiasme à la suite de l’intervention militaire étasunienne, de l’enlèvement du président – illégitime – Nicolas Maduro. Cet enthousiasme est rapidement retombé. De toute évidence, on ne pouvait pas s’attendre à ce qu’une intervention militaire étrangère vienne remodeler l’économie d’un pays en faveur de sa population. L’administration Trump, au moment de son intervention militaire, a dit vouloir accéder aux ressources pétrolières, mais n’avait pas de plans particuliers pour apporter la démocratie ou améliorer significativement la vie des Vénézuéliens et Vénézuéliennes.
Donald Trump a plusieurs fois dit souhaiter un « changement de régime », ce que certains (en particulier dans l’opposition) ont voulu voir comme une perspective de transition vers la démocratie. Qu’en est-il, trois mois après l’intervention états-unienne ?
La relation de la présidente par intérim Delcy Rodriguez avec les États-Unis est très différente de celle qu’entretenait le gouvernement autoritaire de Nicolas Maduro auparavant, c’est certain. Ce qui a changé, c’est donc cette proximité désormais avec l’administration Trump ou encore la reprise des relations avec le Fonds monétaire international (FMI), par exemple.
En revanche, on voit depuis quelques semaines de fortes mobilisations syndicales pour demander des hausses de salaires, ce à quoi Delcy Rodriguez a promis d’augmenter le salaire minimum (à un niveau qui sera précisé le 1ᵉʳ mai). L’idée que dans un moment politique aussi contraint puissent se produire des changements positifs à la fois pour la vie économique des Vénézuéliens ou encore puissent s’exprimer librement, rien de tout cela n’est véritablement garanti.
La leader de l’opposition vénézuélienne, Maria Corina Machado, a appelé ce week-end depuis Madrid à l’organisation de nouvelles élections dans le pays. Mais Washington ne semble pas aller dans ce sens pour le moment…
En principe, la Constitution vénézuélienne prévoit un intérim pour une durée allant jusqu’à 90 jours en cas de vacance du pouvoir au sommet de l’État. Au-delà de ce délai, un processus électoral aurait dû être entamé. Mais le Tribunal suprême de justice a fait une lecture un peu orientée et la Constitution : il n’y a donc pas eu de convocation de nouvelles élections. Le chef de la diplomatie états-unienne Marco Rubio avait, pour sa part, présenté en janvier un plan en trois phases pour le Venezuela, dans lequel les élections seraient la toute dernière étape, après le « redressement » économique du pays, dont les contours n’ont pas été précisés. La véritable poussée pour un avenir démocratique au Venezuela se trouve notamment sur le sol vénézuélien, même si la diaspora vénézuélienne, bien évidemment, a un rôle important à jouer (en termes de mobilisation, de construction de discours ou encore d’organisation).
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