À l’ombre de Donald Trump, l’Union européenne continue de renforcer sa politique migratoire. Le 26 mars, le Parlement a voté en faveur du passage du « règlement sur les retours » à la prochaine étape du processus législatif européen : le trilogue, une discussion entre la Commission, le Parlement et le Conseil de l’UE. Contesté par plusieurs groupes politiques de gauche, le texte, qui permettrait, entre autres, de renvoyer un migrant vers un centre de rétention – un « hub de retour » – dans un pays tiers, a été porté par le vote largement majoritaire de l’extrême droite et de la droite.
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Très opaque, le texte inquiète les ONG de défense des droits humains et parachèverait le durcissement radical de la politique migratoire des Vingt-Sept, entamé avec le Pacte européen sur la migration et l’asile, censé entrer en vigueur le 12 juin 2026. Renforcement des contrôles, détention plus longue à la frontière, études de demande d’asile accélérées en fonction de l’origine du ressortissant… ces nouvelles dispositions s’inscrivent « dans un contexte de trumpisation » de la position européenne en matière d’immigration, estime Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche émérite au CNRS et spécialiste des migrations.
« Hubs de retour »
Difficile de ne pas voir un parallèle entre les potentiels « hubs de retour » et les accords bilatéraux signés par les États-Unis dans la frénésie qui a suivi le retour de Donald Trump aux commandes du pays. Pour tenter de tenir ses promesses de renvoi massif de migrants et de sans-papiers, le milliardaire s’était entendu avec de nombreux pays pour leur envoyer les individus qu’il voulait hors de ses frontières.
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Problème, ces accords bilatéraux ont généralement fait fi de toute considération sécuritaire. Aussi, le Honduras, le Salvador, le Rwanda ou encore l’Ouganda ont figuré parmi la liste des États vers lesquels ont été envoyées des personnes expulsées par Washington. Aucune liste de pays potentiels pour les États membres européens n’a encore été établie. Toutefois, le texte n’érige, en apparence, aucun réel garde-fou ou condition spécifique à ce propos. L’accord est simplement soumis à l’assurance du respect « des normes et principes internationaux relatifs aux droits de l’homme, conformément au droit international » par le pays d’accueil.
Se pose aussi la question des pays d’origine sûrs, dont la liste a été élargie en février 2026 et inclut aujourd’hui le Bangladesh, la Colombie, l’Égypte, le Kosovo, l’Inde, le Maroc, la Tunisie et tous les pays candidats à l’adhésion à l’UE. Cette nouvelle disposition, dont l’objectif annoncé est d’accélérer le traitement de la demande d’asile pour les ressortissants de ces pays, réduirait surtout leurs chances d’être accueillis car considérés comme en sécurité dans leurs nations d’origines. Même situation pour les « pays tiers sûrs », eux aussi concernés par les discussions de février 2026. Si cette proposition était adoptée, serait considéré comme « sûr » n’importe quel pays extérieure à l’UE avec lequel un État membre a passé un accord bilatéral sur l’accueil de migrants.
Autant de mesures aux contours mal définis et aux airs de directives trumpiennes. D’autant que ces considérations dépendront visiblement d’un État à l’autre. L’évaluation de la sûreté ou non d’un pays « est différente selon chaque pays européen », souligne Catherine Wihtol de Wenden, qui juge cette approche contraire au principe de cohésion de l’Union européenne. La chercheuse remet d’ailleurs en doute l’efficacité de ces pratiques. « Si l’on renvoie les gens vers des pays avec lesquels ils n’ont aucun lien, ils vont repartir tout de suite. »
Frontex : ICE européen ?
Si l’universitaire tempère les comparaisons avec la politique migratoire de Donald Trump, rappelant que les Vingt-Sept n’ont « pas encore séparé, comme l’avait fait Trump dans son premier mandat, les enfants, qui pouvaient rester aux États-Unis en vertu du droit du sol, de leurs parents », le tournant entamé par l’UE lui « paraît dangereux ».
Un virage progressif vers une politique de plus en plus répressive, reflété par le budget toujours plus croissant donné à Frontex. Lors de leurs traversées, maritimes ou terrestres, les migrants ont souvent affaire à cette agence européenne, en charge de surveiller les côtes et les frontières de l’Union depuis 2004. En l’espace de vingt ans, Frontex est passée d’une enveloppe modeste de 6 millions d’euros en 2005 à l’agence la mieux dotée de l’UE avec un portefeuille bedonnant de plus d’un milliard d’euros en 2025.
Sans être parfaitement identique à la police de l’immigration américaine, ICE, drastiquement renforcée et ragaillardie depuis la réélection de Donald Trump, Frontex n’est pas avare de controverses. Depuis des années, l’agence est régulièrement accusée de contrevenir au droit en refoulant illégalement des migrants, en mer ou dès leur arrivée sur le sol européen, les empêchant d’y demander l’asile. Des enquêtes, du Monde ou du média d’investigation en sources ouvertes Bellingcat l’ont démontré à plusieurs reprises.
À la suite de ces révélations, Fabrice Leggeri, directeur de l’agence depuis 2015, démissionne en 2022. Quatre ans plus tard, en mars 2026, l’Agence France Presse révèle l’ouverture d’une enquête à l’encontre du cinquantenaire pour complicité de crimes contre l’humanité, après une plainte de la Ligue des droits de l’homme. L’ONG l’accuse d’avoir « fait le choix d’une politique visant à faire obstacle, quel qu’en soit le prix – en vies humaines notamment – à l’entrée des personnes migrantes au sein de l’UE ».
Cette accusation soulève, en filigrane, l’importance de l’idéologie d’extrême droite dans la direction de l’agence. Pour cause, Fabrice Leggeri s’est engagé aux côtés du Rassemblement national lors des élections européennes de 2024, devenant le troisième nom sur la liste du parti à la flamme. « Tout le monde n’accepterait pas un siège au Parlement européen sous la bannière du RN. Cela montre son adhésion à un certain nombre de discours et de programmes qui sont ceux de l’extrême droite en France », insiste Catherine Wihtol de Wenden.
« Effacement civilisationnel »
Ce discours nationaliste, identitaire et farouchement opposé à l’immigration infuse depuis maintenant des années au sein des organes européens. La montée de l’extrême droite sur le Vieux Continent ne s’est pas limitée aux seules élections nationales. À force de scrutins européens, les formations et les alliances conservatrices, souverainistes et nationalistes se sont taillées une place de choix dans l’hémicycle bruxellois. Une place grâce à laquelle le texte soutenant les « hubs de retour » a obtenu 389 voix favorables, contre seulement 206 votes d’opposition.
Une majorité saluée en chœur par l’extrême droite européenne sous un tonnerre d’applaudissements. L’eurodéputé suédois Charlie Weimers, qui organisait la veille du vote un séminaire sur le risque de guerre civile que l’immigration de masse faisait planer sur l’Europe, s’est réjoui du début de « l’ère des expulsions ». De manière générale, tous acclament le durcissement réglementaire contre une pratique illégale. « On a l’impression qu’on parle de criminels alors qu’on parle de gens qui n’ont juste pas de papiers, qui vont être mis dans des centres enfermés pendant des durées de rétention incroyables », s’agace Tania Racho, docteure en droit européen et juge-assesseure à la Cour nationale du droit d’asile. Le Rassemblement national se félicite de son côté d’une victoire face à la « submersion migratoire ».
Des éléments de langage devenus monnaie courante disséminés au gré des discours ou des tweets des soutiens du texte voté le 26 mars. En décembre 2025, l’eurodéputé italien Roberto Vannacci fustigeait « l’invasion » et « l’islamisation progressive » de l’Europe, tandis que son confrère Jorge Buxadé Villalba, l’un des représentants à Bruxelles du parti nationaliste espagnol Vox, continuait, encore très récemment, de se faire le relais des thèses du grand remplacement.
Ces propos entrent pour beaucoup en résonance directe avec la rhétorique identitaire de la sphère MAGA, dont une branche de l’extrême droite européenne s’est d’ailleurs appropriée le slogan : Make Europe Great Again. L’idée d’une lutte pour la survie de la culture européenne imprègne des discours au long desquels est martelée la crainte d’un « effacement civilisationnel » du Vieux Continent. Une menace évoquée non seulement par les eurodéputés conservateurs, mais aussi et surtout par Donald Trump lui-même en 2025.
Ceci dit, attribuer au seul président américain la paternité du durcissement de la politique migratoire européenne semble bien restrictif. L’extrême droite européenne bénéficie sans doute de la capacité du locataire de la Maison Blanche à repousser chaque jour un peu plus les frontières du politiquement correct. La situation actuelle est pourtant avant tout le résultat d’un fastidieux effort conjoint des droites conservatrices de l’UE face à une opposition de gauche exsangue et morcelée.











