Soumettre le soleil à sa volonté. C’est la promesse pour le moins ambitieuse formulée par l’entreprise américaine Reflect Orbital à ses potentiels futurs clients. Mise sur pied en 2021 par un ancien de SpaceX, la société attend la réponse de la Commission fédérale des communications (FCC), qui examine actuellement son projet, pour lancer officiellement son service emprunté à la science-fiction : « la lumière du soleil à la demande ».
Concrètement, Reflect Orbital prévoit, d’ici 2035, la mise en orbite de plus de 50 000 satellites équipés de miroirs. Le lancement du premier engin, Earendil-1, en référence à un personnage de l’univers du Seigneur des Anneaux, est prévu pour cette année. Mais contrairement au célèbre télescope spatial James Webb, les panneaux réfléchissants de ces appareils ne seront pas dirigés vers l’espace… mais vers la Terre. L’idée est simple, presque candide. Refléter la lumière du soleil sur les surfaces terrestres plongées dans l’obscurité nocturne.
« À long terme, c’est désastreux »
Dans un monde où les énergies renouvelables prennent une place importante, Reflect Orbital assure la capacité de sa technologie à « plus que tripler la production solaire mondiale ». La nuit, les champs de panneaux solaires sont inutiles. La constellation satellitaire comblerait ce manque à gagner, ouvrant un nouveau champ des possibles pour l’avenir énergétique de la Terre. Un argumentaire de vente visiblement convaincant grâce auquel l’entreprise a levé près de 30 millions de dollars.
Une coquette somme pour une start-up, mais loin d’être suffisante pour lancer des dizaines de milliers de satellites en orbite. Pour plaire au plus grand nombre, la compagnie compile diverses applications de sa technologie, comme l’agriculture. Sur ce point, la communauté scientifique se montre sceptique.
« Les plantes ont besoin d’une phase de jour et d’une phase de nuit, en plus des variations saisonnières de lumière qui sont nécessaires à une partie des espèces », explique Sophie Nadot, professeure de botanique à l’université Paris-Saclay. C’est sans compter sur les potentielles perturbations de la biodiversité avoisinante, des insectes ou des animaux en hibernation, détaille-t-elle.
Aussi, l’utilisation d’une telle technologie dans un champ pour augmenter les rendements d’une plantation, comme le suggère l’entreprise, revient à omettre un point important de l’équation, poursuit la chercheuse. « Quand on touche à une composante de l’écosystème, on influence potentiellement toutes les autres ». Par ailleurs, augmenter la lumière implique souvent mécaniquement une hausse de la température, autre facteur influencé par la technologie de Reflect Orbital.
« Il y a un bénéfice direct pour les humains à court terme, reconnaît Sophie Nadot, mais à long terme, c’est désastreux. » Tout ceci sans parler des potentielles perturbations des cycles circadiens humains. Aucun détail spécifique n’est mentionné à ce sujet sur le site de l’entreprise, si ce n’est que « la lumière [réfléchie par les satellites, ndlr.] n’est pas suffisamment intense pour provoquer des incendies ou nuire aux yeux ». Interrogée sur le sujet, la start-up se dit incapable de répondre à toute question « alors que la candidature auprès de la FCC est en cours ».
Mais Reflect Orbital ne confine pas son champ d’action aux seuls secteurs de l’agriculture et de l’énergie.
Un grand pas pour les affaires
Avant de détailler des usages spécifiques, la compagnie veut offrir « un éclairage de grande surface après la tombée de la nuit pour tous les usages ». Et pour cause, la liste de propositions inclut l’éclairage de sites de construction pour « améliorer les conditions de travail », mais surtout pour « allonger les heures de travail ». Reflect Orbital se rêve aussi en substitut de l’éclairage public, une manière selon la compagnie de « réduire la pollution lumineuse ».
La nuée de satellites pourrait également être mise à profit dans le cadre « d’expériences nocturnes exceptionnelles pour des événements et des espaces publics ». Un pont pour investir le domaine de l’événementiel ? C’est ce que la start-up semble proposer. Un simulateur sur le site du projet donne à ce titre un aperçu de la taille et de l’intensité du rayon lumineux redirigé depuis l’espace.
Aussi, orienté en direction du jardin des Tuileries parisien en pleine nuit, le faisceau illuminerait l’espace allant de la pyramide du Louvre à l’obélisque de la Concorde. Il permettrait aussi visiblement d’éclairer l’entièreté de Central Park, pendant que le reste de la ville resterait plongé dans l’obscurité. Difficile d’imaginer la mise en place effective et les conséquences visuelles d’une telle colonne de lumière.
Mais derrière les potentielles applications divertissantes de cette technologie se cache un dernier pan de la stratégie financière de Reflect Orbital : l’utilisation militaire. Rares sont les innovations technologiques qui n’attirent pas l’œil du département de la Défense américain et cette constellation satellitaire supposément capable de diriger sur commande des rayons solaires n’y fait pas exception. De fait, l’armée de l’air a passé un contrat de 1,25 million de dollars en mai 2025 avec la start-up. Les services proposés se limiteraient à « fournir un éclairage à la demande pour les opérations militaires et une alimentation solaire continue pour la production d’énergie ».
Encombrement spatial
En filigrane, Reflect Orbital suscite d’autres inquiétudes, plus larges, relatives à la récente multiplication des projets similaires de déploiements de constellations de satellites. Le concept existe depuis plusieurs décennies, mais leur ampleur a augmenté dernièrement sous l’impulsion d’Elon Musk et de son réseau de 90 00 satellites Starlink. Son meilleur ennemi Jeff Bezos, patron d’Amazon, lui a emboîté le pas, et prévoit la mise en orbite de plus de 5000 engins avec l’ex-Project Kuiper devenu Amazon Leo et la double constellation – en orbite basse et moyenne – TeraWave.
Le massif projet chinois Guowang, l’initiative européenne IRIS² ou encore la mission russe Sfera sont autant de dizaines de milliers de satellites qui doivent s’ajouter à la masse croissante d’engins et de débris autour de la Terre. Des embouteillages spatiaux dont les conséquences commencent déjà à se faire sentir.
Le positionnement des satellites, en particulier ceux des gigantesques constellations, et les traînées lumineuses qu’ils laissent derrière eux « détruisent complètement la qualité des images » prises de l’espace, remarque Lionel Birée, ingénieur de recherche en aérospatial. Une étude de décembre 2025 de quatre télescopes révèle effectivement que près de 96% des observations de trois d’entre eux pourraient être affectées une fois toutes les constellations assemblées. Pour sa part, le fameux Hubble pourrait voir un tiers de ces images contaminées. « Nos résultats démontrent que la contamination lumineuse constitue une menace croissante pour le fonctionnement des télescopes spatiaux », insistent les chercheurs.
À cela s’ajoute le risque grandissant d’une collision entre des satellites en orbite – qui sont toutefois programmés pour des manœuvres d’évitement précises – mais aussi avec des débris spatiaux, plus petits, mais tout aussi dangereux. À la vitesse à laquelle filent les engins spatiaux, un simple choc peut avoir de graves conséquences en chaîne. Baptisée syndrome de Kessler, une telle situation entraîne un « phénomène en cascade catastrophique », résume Lionel Birée. « Un débris qui détruit un satellite engendre d’autres débris et cette multiplication de débris est susceptible d’aller percuter d’autres objets, et ainsi de suite. » Cette menace croît proportionnellement avec le nombre de satellites mis en orbite.
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