Interdit en France depuis 2020, l’insecticide acétamipride est au coeur d’une proposition de loi contestée visant sa réautorisation pour certaines filières agricoles. Principal argument du sénateur Laurent Duplomb qui l’a déposée : les agences sanitaires auraient selon lui « démontré » son innocuité pour l’environnement et l’être humain. Mais attention à ce raccourci trompeur : d’une part, les données scientifiques démontrent la toxicité du produit pour certaines espèces animales. Quant à la santé humaine, si aucun lien n’est à ce jour établi avec le cancer, l’agence sanitaire européenne ne dit pas que la substance est inoffensive : elle a récemment réduit la dose quotidienne acceptable et insiste sur la nécessité de réaliser davantage d’études, car elle soupçonne l’acétamipride d’être neurotoxique.
Le sénateur de Haute-Loire Laurent Duplomb (Les Républicains) a déposé le 2 février 2026 une nouvelle proposition de loi visant à autoriser la réintroduction de deux pesticides interdits en France mais autorisés ailleurs en Europe, l’acétamipride et le flupyradifurone (lien archivé ici). Une nouvelle « loi Duplomb » qui provoque la colère d’associations de défense de l’environnement, d’agriculteurs et de simples citoyens.
Un premier texte avait été censuré partiellement par le Conseil constitutionnel en août 2025 au motif que, « faute d’encadrement suffisant » sur la durée, le type ou la technique de traitement et les filières concernées, cette mesure était contraire à la Charte de l’environnement, qui a valeur constitutionnelle et affirme notamment « le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé » ainsi que « le devoir de prendre part à la préservation et à l’amélioration de l’environnement » (liens archivés ici, ici et ici).
En réponse, le sénateur propose désormais que ces deux substances puissent être utilisées sur un temps limité pour cultiver certaines cultures : betteraves sucrières, pommes, cerises et noisettes – l’examen du texte n’est pas encore inscrit à l’ordre du jour.
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(ALAIN JOCARD / AFP)
« Aucune étude sérieuse n’a démontré que cette molécule [l’acétamipride, NDLR] était cancérigène« , a fait valoir Laurent Duplomb le 9 février 2026 sur Ici Pays d’Auvergne. « On est en France en train d’interdire des molécules qui sont autorisées en Europe, avec des agences indépendantes qui ont démontré que cette molécule n’était ni dangereuse pour l’Homme ni dangereuse pour l’environnement« , a-t-il insisté.
Mais ces propos sont trompeurs. Si aucun lien de causalité n’est à ce jour établi entre acétamipride et cancer, les agences sanitaires n’en concluent pas pour autant à son innocuité pour la santé humaine : l’agence européenne insiste sur le besoin de davantage d’études. Car à côté du travail réglementaire qui évoque la neurotoxicité de l’acétamipride, de nombreux travaux scientifiques suggèrent d’autres effets, dont un potentiel génotoxique.
Quant à l’environnement, les études documentent depuis plusieurs années des effets tangibles sur les insectes, les organismes aquatiques et les mammifères.
Le dernier avis français a précédé l’interdiction
L’acétamipride est un insecticide de la famille des néonicotinoïdes, des substances dites « systémiques« , c’est-à-dire qui se diffusent à la plante dans sa totalité, la rendant mortelle pour les ravageurs qui l’ingéreraient, en attaquant leur système nerveux (lien archivé ici).
Produit depuis la deuxième moitié des années 90, l’acétamipride est autorisé dans l’Union européenne depuis 2005 mais interdit pour des usages agricoles en France depuis 2018, soit deux ans après des avis de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses – liens archivés ici et ici). La France a également abandonné en 2023 toute possibilité de dérogation (lien archivé ici).
« Les agences réglementaires, s’agissant des néonicotinoïdes, n’ont jamais dit qu’ils n’étaient pas nocifs« , a souligné Jean-Marc Bonmatin, chimiste-toxicologue, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et spécialiste de ces substances, auprès de l’AFP le 10 février 2026 (lien archivé ici).
Interrogée par l’AFP pour savoir quel étaient ses derniers avis sur l’acétamipride, l’Anses a indiqué le 11 février qu’elle ne disposait « pas de données récentes d’évaluations d’efficacité et de risques pour des évaluations qu’[elle] aur[ait] menées pour de tels produits« , puisque, depuis l’interdiction française de l’usage agricole, elle n’a « pas eu l’occasion de traiter de dossiers de demande d’autorisation de mise sur le marché (AMM) de produits à base de cette substance active« .
PHILIPPE HUGUENAFP
(PHILIPPE HUGUEN / AFP)
La molécule reste toutefois autorisée pour d’autres usages que les usages agricoles, et en 2022, dans le cadre d’une autorisation de mise sur le marché d’un produit anti-termites, l’agence sanitaire française évoquait dans un avis dédié « la forte toxicité de l’acétamipride pour les organismes aquatiques et terrestres« (lien archivé ici).
Dose quotidienne acceptable abaissée
Au niveau européen, l’acétamipride reste le seul néonicotinoïde encore autorisé, quatre autres ayant déjà été interdits progressivement par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa). Il reste encadré par le réglement CE n°1107/2009 et pour l’heure approuvé jusqu’en février 2033(liens archivés ici et ici).
Cependant, en mai 2024, l’agence sanitaire a rendu un avis sur la molécule indiquant qu’au vu des « incertitudes majeures » demeurant sur ses effets neurodéveloppementaux, elle recommandait d’abaisser la dose journalière acceptable et la dose de référence aiguë d’acétamipride pour l’être humain à 0,005 mg/kg de poids corporel, contre 0,025 avant (liens archivés ici, ici et ici).
Cette décision tient compte des « incertitudes identifiées dans le jeu de données incomplet relatif à l’évaluation du potentiel DNT [neurotoxicité développementale, NDLR] de l’acétamipride« , a précisé l’Efsa à l’AFP le 13 février.
Elle a également considéré dans son avis qu’il était nécessaire d’obtenir davantage de données en vue d’une meilleure compréhension des mécanismes, pour « permettre une évaluation appropriée des dangers et risques » .
« L’Efsa a expliqué avoir de gros doutes et se propose, dans la même phrase, d’abaisser la dose journalière admissible d’acétamipride par un facteur 5. Cela va bien dans le sens de restreindre« , commente le chercheur Jean-Marc Bonmatin.
Par ailleurs, alors que Laurent Duplomb assure régulièrement que l’Efsa a augmenté, pour le miel, la limite des résidus d’acétamipride autorisés « de 0,05 mg/kg à 1 mg/kg, soit 20 fois plus« , il apparaît que l’agence sanitaire a bien relevé en 2025 ce plafond à 0,3 mg/kg, et a proposé de le porter à 1mg/kg – considérant que cela ne présenterait pas de risque pour la santé des consommateurs -, mais ce dernier seuil de 1 mg n’est pour l’heure pas adopté : des députés du Parlement européen s’y opposent, faisant valoir le caractère neurotoxique de la substance (liens archivés ici, ici, ici et ici).
« Moins toxique » ne veut pas dire « pas toxique«
A ces avis réglementaires s’ajoute une importante littérature scientifique démontrant depuis plusieurs années l’impact des néonicotinoïdes sur la biodiversité, en particulier les pollinisateurs (abeilles, bourdons, etc), et les invertébrés terrestres – par exemple les vers de terre – et aquatiques (lien archivé ici).
Laure Mamy, directrice de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), rappelle que « l’acétamipride est un insecticide, il est donc destiné à tuer des insectes » (lien archivé ici). Même s’il est souvent présenté comme « le moins toxique » des cinq principaux néonicotinoïdes existants, « cela ne veut pas dire qu’il n’est pas toxique« , a-t-elle souligné auprès de l’AFP le 11 février.
Ainsi, une étude publiée en 2025 a démontré que l’épandage d’acétamipride pourtant en faible quantité avait conduit à une mortalité pouvant atteindre 92% chez trois espèces d’insectes des milieux limitrophes qui n’étaient pas la cible du produit (lien archivé ici).
Christophe ARCHAMBAULTAFP
(Christophe ARCHAMBAULT / AFP)
« A partir de là, vous avez des effets en cascade : s’il y a moins d’insectes, ou moins d’invertébrés terrestres, les oiseaux, pour nourrir leurs petits, ont moins de ressources« , explique Jean-Marc Bonmatin, du CNRS.
Mortalité accrue, altération des comportements, de la reproduction ou du développement, parfois de certains organes : « Toutes les données publiées montrent que l’acétamipride a des effets sur des organismes de l’environnement« , abonde Laure Mamy, citant les pollinisateurs comme les abeilles (1, 2, 3), les bourdons et les papillons, ainsi que les oiseaux (1, 2, 3) et les mammifères (liens archivés respectivement ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici, ici et ici).
Dès 2015, l’Anses avait de son côté publié un rapport intitulé « Co-exposition des abeilles aux facteurs de stress » notant notamment que l’acétamipride affecte la « mémoire à long terme » de leur apprentissage olfactif (lien archivé ici).
« Signaux d’alerte » sur la neurotoxicité
Les impacts de l’acétamipride sur la santé humaine sont par ailleurs source de préoccupations, même si les risques restent incertains, principalement faute d’études d’ampleur.
« On a un besoin crucial d’études épidémiologiques de grande ampleur pour éclaircir les effets que l’exposition aux néonicotinoïdes pourraient avoir sur la santé« , résumait ainsi une synthèse des connaissances parue en 2022 dans la revue Environmental International (lien archivé ici).
La spécificité des néonicotinoïdes étant de cibler le système nerveux, ils suscitent donc avant tout des questionnements sur leurs effets neurologiques, en particulier leur rôle potentiel dans des troubles du neurodéveloppement chez l’enfant et l’adolescent.
Un « consensus » s’établit toutefois « sur la neurotoxicité de l’acétamipride« , selon Xavier Coumoul, toxicologue et professeur à l’Université Paris Cité, « même si l’Efsa considère que, tant qu’on respecte les normes d’exposition, le risque pour la santé est acceptable« (lien archivé ici).
Chez les insectes, « il a été démontré que cette molécule va altérer la transmission de l’information dans les cellules qui vont constituer le système nerveux central », tandis que chez l’être humain, « on commence à avoir des travaux expérimentaux qui vont également dans le sens d’une perturbation de la communication des neurones« , a-t-il développé auprès de l’AFP le 11 février.
Le toxicologue cite par exemple cette étude, publiée en 2017 dans la revue Environmental Health Perspectives, qui pointe un moins bon développement intellectuel des enfants dont les mères ont passé leur grossesse près d’exploitations usant de néonicotinoïdes (lien archivé ici). L’échantillon reste toutefois limité – environ 300 familles californiennes – et d’autres travaux seraient nécessaires pour confirmer cet effet.
« Tout cela constitue des signaux d’alerte« , estime Xavier Coumoul.
« Plusieurs études montrent par ailleurs qu’on retrouve de l’acétamipride ou ses métabolites [molécules issues de la dégradation des pesticides, NDLR] dans le sang, dans les urines, dans les cheveux, le fluide folliculaire, mais aussi le liquide cérébro-spinal, c’est-à-dire le liquide qui entoure le système nerveux central« , ajoute-t-il.
De même, Laurence Huc, toxicologue et directrice de recherche à l’Inrae, souligne l’existence de données « très solides in vitro« , sur des cellules en laboratoire, et sur des animaux type rongeur-souris, « qui montrent des effets de l’acétamipride sur les troubles du neurodéveloppement et sur la reproduction » (lien archivé ici).
Chez l’humain, elle cite cette étude pilote publiée en 2022 dans Environmental Health, « pas très grosse« , menée sur 14 enfants, qui a montré la présence de néonicotinoïdes – dont le métabolite de l’acétamipride – notamment dans des échantillons de liquide céphalo-rachidien provenant d’enfants traités pour des leucémies et des lymphomes (lien archivé ici). « Puisque l’acétamipride est un neurotoxique, la circulation de la molécule dans le liquide céphalorachidien est quand même assez inquiétante« , relève-t-elle.
L’Efsa souligne que cette étude a été « évaluée » lors de son avis de mai 2024 et qu’une « incertitude a été relevée quant à la représentativité de la population étudiée par rapport à la population générale« .
« Dans l’ensemble, les informations disponibles indiquent que l’acétamipride peut traverser la barrière hémato-encéphalique, mais que les concentrations dans le cerveau sont inférieures à celles dans le sang et qu’il n’y a aucune indication d’accumulation« , ajoute aussi l’agence européenne.
« Principe de précaution«
Quant aux éventuelles propriétés cancérogènes de l’acétamipride, Xavier Coumoul précise que « des études académiques montrent des effets génotoxiques, c’est-à-dire que la molécule peut altérer l’ADN, ce qui est un des premiers mécanismes qui initie l’apparition d’une cellule cancéreuse. On a aussi une étude sur la souris qui a montré que l’acétamipride peut favoriser la progression tumorale » (lien archivé ici).
« Quand le sénateur Duplomb dit qu’il n’y a pas d’études sérieuses qui montrent qu’il y a un effet cancérigène, je ne suis pas d’accord avec lui. Je pense que s’il se réfère aux études des agences qui montrent qu’il n’y a pas d’effet cancérigène, c’est vrai. Mais il y a quelques études académiques aussi sérieuses qui suggèrent que l’acétamipride pourrait intervenir à la fois sur l’initiation des tumeurs et à la fois sur la progression des tumeurs. Elles sont peu nombreuses, mais on ne peut pas dire qu’il n’y en a pas« , souligne le toxicologue.
« On a des données sur les rongeurs : oui, le rat ce n’est pas l’humain, mais c’est la base des tests de toxicologie qui permettent de prédire et de mettre en place des mesures de protection« , rappelle aussi Laurence Huc.
Si tous ces travaux soulignent les risques potentiels de l’acétamipride, les chercheurs s’accordent sur la nécessité de mener davantage d’études épidémiologiques afin de mieux évaluer si la toxicité, mesurée principalement en laboratoire ou sur des animaux, se traduit réellement par des problèmes de santé dans la population.
Guillaume BAPTISTEAFP
L’Efsa, elle, n’a pas lors de son point de mai 2024 retenu la génotixicité de l’acétamipride. Pour Xavier Coumoul, cela s’explique notamment par des différences de « conditions » dans lesquelles sont réglementairement réalisées les études de l’Efsa, en comparaison de celles réalisées par les chercheurs.
« Quand l’Efsa demande aux industriels de faire les tests, elle demande de tester uniquement l’acétamipride, elle ne demande pas de tester la formulation. Si vous prenez l’exemple du glyphosate : le glyphosate, c’est la molécule, la formulation, ce sont les RoundUp. Ce que les agriculteurs achètent, ce n’est pas du glyphosate à 100%, c’est du glyphosate qui est mélangé à d’autres molécules ou coformulants« , décrit-il, précisant que « lorsque des études expérimentales testaient le glyphosate versus le RoundUp, dans 80% des cas, les RoundUp avaient plus d’effets« .
« Les formulations ne sont pas évaluées par la réglementation. Donc il peut y avoir cette différence entre la science académique et la science réglementaire. La science réglementaire apporte des informations, mais la science académique les complémente« , pointe-t-il.
Laurence Huc regrette également qu’un « grand nombre d’études indépendantes n’[aient] pas été prises en compte » dans l’avis de l’Efsa, car leur cadre d’inclusion « rend l’évaluation réglementaire quasi imperméable à l’entrée de recherches académiques« .
« Il faut aussi rappeler que la science réglementaire a autorisé dans le passé des molécules qui ont depuis été retirées du marché. Donc ils sont parfaitement conscients que leurs procédures ne sont pas parfaites et qu’elles ne protègent pas à 100%« , remarque Xavier Coumoul : les procédures de l’Efsa sont « très carrées […] mais clairement, il y a des trous dans la raquette« .
De son côté, l’Efsa souligne auprès de l’AFP que « dans les études réglementaires, l’acétamipride n’a pas montré de caractéristiques conduisant à des tumeurs aux doses auxquelles les humains sont censés être exposés, bien qu’il ait montré des preuves de cancérogénicité chez des animaux de laboratoire à des doses nettement plus élevées« .
Evalué en 2018 par le Comité d’évaluation des risques de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), l’acétamipride n’a pas été classé comme « substance cancérogène« , ajoute l’agence européenne.
Président du directoire de la Fondation pour la recherche médicale, Maxime Molina estime, lui, « qu’il y a un niveau de preuve scientifique suffisant pour dire qu’elle n’est pas inoffensive pour la santé humaine« (lien archivé ici).
« La limite, c’est qu’il y a encore des choses qui n’ont pas été creusées, il y a des échantillons peut-être pas encore suffisamment importants pour tirer des informations globales. Il peut donc y avoir une absence de consensus sur tous les effets possibles de cette substance, mais il n’y a pas d’absence de consensus sur un niveau de preuve aujourd’hui suffisamment important pour parler du principe de précaution […] Plus les études s’accumulent, plus elles montrent des effets qui vont dans le sens d’un impact de l’acétamipride sur la santé« , souligne-t-il.
Dans ce contexte, les scientifiques mettent par ailleurs en avant les travaux publiés tant par l’Anses que l’Inrae sur les alternatives existantes à l’usage des néonicotinoïdes dans l’agriculture (liens archivés ici et ici).














